Tous les mois, Théo Verdier, co-directeur de l'observatoire Europe de la Fondation Jean-Jaurès, revient sur un développement récent dans l'actualité européenne, pour analyser sa réception dans le débat public français.
Aujourd’hui vous nous emmenez dans l’hémicycle du Parlement européen, pour nous parler d’une digue qui a cédé.
Il était surprenant il y a quelques jours d’observer les porte-paroles du RN, à commencer par Jean-Philippe Tanguy et Fabrice Leggeri, s’applaudir du passage en trilogue de la révision du règlement « Retour ». Ce texte qui durcit considérablement les conditions de traitement des migrants irréguliers sur notre sol. Surprenant car les dirigeants des Républicains, Bruno Retailleau, François-Xavier Bellamy, se félicitaient dans les mêmes termes de l’adoption du texte.
Cette convergence de vues se fait dans le cadre d’un rapprochement historique au Parlement européen. Le « cordon sanitaire » qui ostracisait l’extrême droite a sauté. Et une collaboration structurée s’est mise en place entre les forces chrétiennes-démocrates du Parti populaire européen, le PPE, et les trois groupes de la droite ultra, dont on peut citer d’un côté les Conservateurs et réformistes européens tendance Meloni, les Patriotes du RN de l’autre.
Il y a donc une recomposition politique au Parlement ?
La composition de l’hémicycle pour la mandature 2024-2029 permet la formation de deux majorités politiquement opposées. La Commission gouverne théoriquement sur la base d’un contrat de coalition entre la droite, les socialistes et les libéraux de Renew Europe. Or, pour la première fois dans l’histoire de l’assemblée, une majorité PPE et extrême droite est également possible. Ce qui s’inscrit dans une dynamique européenne. Cette configuration est déjà visible à la chambre basse italienne et pourrait théoriquement se transfigurer au Bundestag. Avec pour limite le fait que la collaboration avec l’AfD est hors de question pour la droite allemande.
Comment se manifeste cette nouvelle donne politique ?
Le PPE a bénéficié de l’alignement des députés d’extrême droite pour près de la moitié des votes en session plénière au cours de cette mandature. Et plusieurs exemples de collaboration explicite ont émergé. Le 1ᵉʳ omnibus est l’ensemble législatif destiné à « simplifier », entre guillemets, les obligations de transparence issues du pacte vert. Il a été adopté en 2025 par une majorité droite-extrême-droite. Le groupe des conservateurs, dominé par les Italiens de Fratelli d’Italia, a pour ce faire ouvertement déposé des amendements dits de compromis négociés avec les chrétiens-démocrates.
La révision du règlement « Retour » a été l’occasion d’un alignement encore plus formel entre ces différentes formations. La majorité ayant adopté la position de négociation du Parlement est composée du PPE et des groupes d’extrême-droite.
Et cela s'est vu très concrètement au cours des travaux préparatoires.
François-Xavier Bellamy a conçu une série d’amendements de synthèse avec ses homologues en charge du suivi du texte dans les trois groupes ultras. Selon l’agence de presse allemande DPA et Euronews, un groupe de discussion sur une messagerie instantanée a facilité ce travail collaboratif. Une bonne illustration de l’abandon de toute pudeur par la droite européenne – et un de ses leaders français – dans ses liens avec les forces souverainistes.
En quoi cela s’inscrit clairement dans les pas des leaders de l’extrême droite européenne ?
Comme le relève une note de la Fondation Jean Jaurès, les « hubs de retour », qui permettent d’expulser des migrants en séjour irrégulier dans un pays tiers, européanisent un projet de Giorgia Meloni. La possibilité de réaliser une évaluation médicale de l’âge d’une personne migrante était l’un des chevaux de bataille de la députée AfD Mary Kahn.
In fine, est-il si surprenant d’imaginer la droite traditionnelle collaborer avec l’extrême-droite ?
Pour tout observateur de la vie politique européenne, cette synergie vient simplement achever la dynamique enclenchée à la fin de la mandature 2019-2024 sur les derniers textes du pacte vert.
Ce nouvel état de fait envoie surtout un message. On peut désormais imaginer la formation d’une coalition droite-extrême-droite à Bruxelles si quelques-uns des grands pays européens qui votent en 2027 – Espagne, Pologne, Italie et la France – basculaient à l’extrême-droite. Ou que les élections européennes de 2029 clarifiaient plus encore le rapport de force.
Et quelle leçon nationale vous en tirez ?
Alors que se précisent les contours de la campagne présidentielle en France, on constate que l’alignement d’idées et la volonté de travailler de concert avec l’extrême droite se matérialisent dans la droite française. De là à voir céder la digue lors d’un entre-deux tours d’élection présidentielle, il n’y a qu’un pas.