Fréquence Europe

Le drapeau européen, un symbole qui dérange certains maires

Photo de Antoine Schibler sur Unsplash Le drapeau européen, un symbole qui dérange certains maires
Photo de Antoine Schibler sur Unsplash

Toutes les deux semaines sur euradio, retrouvez « Fréquence Europe », la chronique de Radio Judaïca et l’Europe Direct Strasbourg, présentée par Olivier Singer.

Depuis les dernières élections municipales, un geste a fait parler.
 Dans plusieurs communes, juste après leur installation, des maires du Rassemblement national ont retiré le drapeau européen de leur mairie.

Un acte très symbolique, mais aussi un coup de communication.
 Mais derrière ce coup d’éclat, Olivier, que représente ce drapeau européen ?

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce drapeau n’a pas été créé par l’Union européenne.

Il remonte à 1955, et il a été adopté par le Conseil de l’Europe, la première organisation européenne de l’après-guerre.

Installée à Strasbourg, cette organisation de promotion de la démocratie et de défense des droits humains cherche alors un symbole pour incarner une Europe réconciliée après les conflits.

Après des dizaines de propositions, un modèle s’impose, celui au fond bleu, et au cercle de 12 étoiles dorées. Le cercle symbolise l’unité et la solidarité entre les peuples et les 12 étoiles, contrairement aux idées reçues, elles ne représentent pas les États

Le chiffre 12 est un symbole ancien de perfection et d’harmonie :
les 12 mois, les 12 heures d’une horloge, les 12 signes du zodiaque. Un chiffre qui ne change pas au gré des élargissements.
Rien à voir donc avec le drapeau américain et ses étoiles qui évoluent avec le nombre d’États.

Ce n’est finalement qu’en 1983 que le Parlement européen, qui à l’époque, partage d’ailleurs le même hémicycle que le Conseil de l’Europe, propose de reprendre ce drapeau. Il deviendra officiellement celui des Communautés européennes en 1986.

Depuis, il est partout : sur les bâtiments publics, les projets co-financés par l’UE, dans les aéroports, sur les billets d’euro… et il est devenu un véritable marqueur d’appartenance européenne.

Mais juridiquement, un maire peut-il le retirer ?


La Constitution, dans son article 2, ne reconnaît qu’un seul emblème officiel : le drapeau tricolore, bleu blanc rouge.
Le pavoisement des bâtiments publics n’est pas obligatoire en règle générale.
Mais dans les faits, la tradition républicaine veut que le drapeau français soit présent en permanence sur la façade des mairies.

En revanche, lors de certaines journées nationales commémoratives fixées chaque année, comme le 14 juillet, là, le pavoisement devient obligatoire.

Pour le drapeau européen, la logique est assez proche, mais avec un cadre encore plus souple. Lui non plus n’a pas de statut obligatoire général.

Concrètement :
- il est obligatoire sur la façade des écoles, collèges et lycées depuis 2013, selon le Code de l’éducation
- il doit aussi être hissé le 9 mai, pour la Journée de l’Europe, sur les bâtiments publics

Mais en dehors de cette date, sur les mairies, il n’y a aucune obligation permanente.

En pratique pourtant, beaucoup de communes l’affichent aux côtés du drapeau français. Ce n’est pas une obligation, mais c’est devenu un usage républicain très largement répandu.

La seule règle à respecter, lorsqu’il est présent, concerne son positionnement :
il doit être placé à droite du drapeau tricolore, donc à gauche quand on regarde la mairie.

Pourtant, Olivier, c’est un peu paradoxal de retirer le drapeau alors que l’UE soutient notamment financièrement ces communes ?

C’est vrai dans ces villes mêmes où l’on retire le drapeau, l’Europe finance des projets très concrets :

  • À Harnes commune du Pas de Calais : L’UE a versé près de 3 millions d’euros pour aménager une voie verte
  • À Carcassonne : L’UE a participé à la rénovation de logement, de l’hôpital
  • À Canohès près de Perpignan : la chaufferie pour les groupes scolaires et pour d’autres bâtiments publics ont été subventionné pour 40% par l’UE

Et ce ne sont pas des cas isolés : partout en France, des milliers de projets locaux sont cofinancés par l’Union européenne.

Mais il y a plus.

Certains élus eux-mêmes en ont bénéficié directement :

  • le maire de Carcassonne, Christophe Barthès, a perçu près de 300 000 euros d’aides agricoles via la PAC
  • la maire de Canohès a participé au programme Erasmus+

Et pourtant, aujourd’hui, ils retirent le symbole de cette même Europe.

Et comment vous l’expliquer ?

L’argument qui revient souvent : “L’argent européen, c’est l’argent des Français. On ne fait que récupérer ce qu’on donne.”

Mais cet argument est faux c’est l’argent de tous les Européens et surtout il réduit l’Union européenne à une simple caisse où chacun viendrait récupérer sa mise.

Or, l’Europe, ce n’est pas cela

C’est un marché unique, des programmes de recherches, des investissements coordonnés.

Et surtout, l’expérience montre que ce raisonnement est incorrect

On l’a vu avec le Brexit, porté notamment par Nigel Farage ou Boris Johnson, qui promettaient de réinjecter massivement l’argent “économisé” par le retrait de l’UE dans le système de santé britannique. Une promesse qui n’a finalement été qu’un slogan politique

Et puis, l’Europe, ce n’est pas que de l’argent.

C’est aussi des droits très concrets :

  • circuler librement
  • étudier à l’étranger 
  • travailler dans 27 pays. Aujourd’hui, près de 500 000 Français sont des travailleurs frontaliers.

Alors oui, retirer le drapeau européen d’une mairie, c’est légal. Mais ce n’est pas anodin, non plus. Parce que ce drapeau ne représente pas seulement une institution. Il raconte une histoire : celle de pays qui ont choisi la coopération plutôt que le conflit. Et la France est à l’initiative de cette histoire.

En 2023, l’Assemblée nationale avait tenté de rendre obligatoire le drapeau sur les mairies des communes de plus de 1 500 habitants. Mais le texte est depuis bloqué au niveau du Sénat. Peut-être que cette nouvelle polémique autour du drapeau européen va pousser les sénateurs à se saisir du sujet pour clarifier une bonne fois pour toutes la place de ce symbole dans nos mairies.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.