L'Europe et le monde

L’Arménie se tourne vers l’Europe… mais à quel prix ?

© Anna Romanova via Pexels L’Arménie se tourne vers l’Europe… mais à quel prix ?
© Anna Romanova via Pexels

L’Europe est composée de différents acteurs (États, entreprises privées, organisations internationales…) qui jouent un rôle majeur dans les relations internationales. La série « L’Europe et le Monde » sur euradio cherche à éclairer l’auditeur sur certains aspects de la place du Vieux continent sur la scène internationale.

Ce lundi 4 mai a eu lieu le sommet de la Communauté politique européenne, organisé pour la première fois en Arménie. Une quarantaine de chefs d’État y étaient réunis. Ce rendez-vous marque-t-il un tournant pour l’Arménie ?

Absolument. L’Arménie, ex-république soviétique, veut montrer qu’elle n’est plus seulement dans l’orbite russe, mais qu’elle regarde désormais vers l’Europe. Pour les autorités arméniennes, accueillir ce sommet, c’est montrer qu’elles sont prêtes à rejoindre l’espace politique européen et qu’elles partagent les valeurs européennes. Mais c’est aussi un signal envoyé à Moscou : le Caucase du Sud n’est plus automatiquement une zone d’influence russe.

Et pour l’Union européenne aussi, il y a un intérêt stratégique derrière ce rapprochement ?

Oui, clairement. Pour l’Europe, l’Arménie représente une porte d’entrée dans une région où la Russie était historiquement dominante. C’est aussi un espace stratégique pour développer de nouvelles routes commerciales vers l’Asie, dans un contexte où l’Europe cherche à sécuriser ses approvisionnements, notamment en matières premières critiques.

Mais ce sommet intervient dans un contexte très particulier : les élections législatives arméniennes auront lieu dans moins d’un mois.

Et ce contexte électoral change la lecture politique du sommet ?

Oui, forcément. À un mois des élections, la présence de tant de dirigeants européens en Arménie dépasse le simple cadre diplomatique. Ursula von der Leyen, Antonio Costa ou encore Emmanuel Macron ont montré leur soutien évident au Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, en saluant son rapprochement avec Bruxelles.

Alors bien sûr, ce n’est pas une ingérence cachée, comme celles que l’Union européenne reproche à la Russie. Mais quand une quarantaine de dirigeants européens viennent soutenir le Premier ministre sortant à quelques semaines du scrutin, cela interroge. Surtout dans un pays démocratique, où l’opposition accuse déjà le pouvoir de transformer le rapprochement avec l’Europe en argument électoral.

L’Europe répond qu’elle soutient simplement la démocratie et l’État de droit. 

Évidemment. Mais ce qui dérange une partie de l’opinion arménienne, c’est le double standard. L’Europe encourage l’Arménie à s’éloigner de la Russie et à adopter les normes européennes sans donner de véritable perspective d’adhésion. Personne ne promet une entrée dans l’Union européenne. Et l’Arménie, sait bien que cette adhésion n’arrivera ni demain, ni dans un avenir proche.

Quand on voit que les Balkans négocient depuis des décennies, ou que même l’Ukraine avance difficilement malgré tout le soutien occidental, on comprend que l’Arménie reste encore très loin d’une adhésion. Et pourtant, elle prend des risques énormes vis-à-vis de Moscou.

 Parce que la Russie reste incontournable pour l’Arménie ?

Oui. La Russie reste le premier partenaire commercial du pays, le principal fournisseur énergétique, et un acteur sécuritaire majeur dans la région. Donc l’Arménie tente de se rapprocher de l’Europe, mais sans vraie garantie en retour. Le risque, c’est qu’après les grandes déclarations, les Européens n’aillent pas plus loin… et que l’Arménie se retrouve seule à gérer les conséquences de cette prise de distance avec Moscou.

Il y a aussi un autre sujet qui a marqué ce sommet : le silence européen sur l’Azerbaïdjan. 

Oui. Et c’est là que le contraste est frappant. Le Parlement européen a déjà adopté cinq résolutions appelant à la libération des prisonniers arméniens détenus arbitrairement par l’Azerbaïdjan, dont la dernière date du 30 avril. Donc le sujet est connu, documenté, débattu au sein de l’Union.

Mais dans les faits, rien. Lors du sommet, aucun mot sur les 19 prisonniers politiques arméniens détenus en Azerbaïdjan, parmi lesquels d’anciens dirigeants du Haut-Karabagh. Aucun mot non plus sur les 120.000 derniers Arméniens déplacés de force du Haut-Karabagh en 2023 par l’Azerbaïdjan. Pendant que quarante chefs d’État parlaient de paix, ces prisonniers restaient détenus de l’autre côté de la frontière, dans une ignorance totale.

L’Europe semble quand-même privilégier la stabilité malgré les incessantes accusations de la part de la dictature azerbaïdjanaise.

C’est l’impression que cela donne. Les Européens veulent avant tout promouvoir un accord de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, même si beaucoup d’Arméniens estiment qu’elle n’est ni juste ni équitable. Parce que pendant qu’on parle de paix, l’Azerbaïdjan continue de faire des revendications sur le territoire souverain de l’Arménie et de détruire le patrimoine culturel plurimillénaire arménien du Haut-Karabagh.

Et là encore, certains dénoncent une politique européenne à deux vitesses…

Oui, parce que dans le cas de l’Ukraine, les Européens répètent qu’aucune paix ne peut être acceptable sans justice, sans garanties, sans respect des droits des Ukrainiens. Mais avec les Arméniens, le discours est beaucoup plus pragmatique.

Et il y a une raison très simple : l’Europe est devenue l’un des principaux clients du gaz et du pétrole azerbaïdjanais. La Russie concentre donc l’essentiel de l’indignation européenne, tandis que d’autres crimes tout aussi graves paraissent relégués au second plan.

Pour conclure, en encourageant l’Arménie à s’éloigner de Moscou sans lui offrir de protection réelle ni perspective claire d’adhésion, l’Union européenne place le pays dans une position très risquée. Et c’est sans doute cela, aujourd’hui, la grande inquiétude de nombreux Arméniens à la veille des élections.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.