L'Europe et le monde

Brexit, dix ans après : le temps du regret

Représentation visuelle du Brexit avec une pièce manquante dans le drapeau de l'UE et la pièce du drapeau britannique placée en dessous, pour montrer la séparation politique et économique. © OIA Global Brexit, dix ans après : le temps du regret
Représentation visuelle du Brexit avec une pièce manquante dans le drapeau de l'UE et la pièce du drapeau britannique placée en dessous, pour montrer la séparation politique et économique. © OIA Global

L’Europe est composée de différents acteurs (États, entreprises privées, organisations internationales…) qui jouent un rôle majeur dans les relations internationales. La série « L’Europe et le Monde » sur euradio cherche à éclairer l’auditeur sur certains aspects de la place du Vieux continent sur la scène internationale.

Il y a dix ans jour pour jour que les Britanniques votaient pour le Brexit. Est-ce qu’au Royaume-Uni, on regarde encore ce vote comme une victoire historique ?

Pas vraiment, Laurence. Le 23 juin 2016, 52 % des Britanniques avaient voté pour le Brexit. À l’époque, le slogan était : “Take back control”, reprendre le contrôle. Contrôle des frontières, contrôle de l’argent public, contrôle des lois. Dix ans plus tard, le bilan est beaucoup plus amer. On parle même de “Bregret”, contraction de Brexit et regret. 57 % des Britanniques estiment aujourd’hui que le Brexit était une mauvaise décision.

Ce n’est plus seulement un débat entre pro-européens et eurosceptiques. C’est devenu une forme de désillusion nationale.

Qu’est-ce qui explique ce regret ?

L’économie joue un rôle central. Les partisans du Brexit avaient promis une prospérité retrouvée. Ils disaient que le Royaume-Uni, libéré des règles européennes, pourrait signer plus vite des accords commerciaux et devenir plus compétitif.

Mais dans la vie quotidienne, beaucoup de Britanniques ont surtout vu les coûts. Les échanges avec l’Union européenne sont devenus plus compliqués. Il y a plus de formalités douanières. Les petites entreprises ont été particulièrement touchées.

Il y a aussi eu des pénuries de main-d’œuvre dans certains secteurs. L'hôtellerie, la restauration, l'agriculture ou la santé dépendaient beaucoup de travailleurs européens.

Le Brexit devait aussi permettre de réduire l’immigration. Est-ce que cette promesse a été tenue ?

Non, et c’est l’un des grands paradoxes du Brexit. La campagne du “Leave” avait beaucoup insisté sur l’immigration. L’extrême droite présentait l’Union européenne comme responsable d’une immigration incontrôlée.

Mais après la sortie de l’UE, l’immigration n’a pas baissé comme promis. Au contraire, le solde migratoire a atteint des niveaux très élevés ces dernières années. La différence, c’est que l’immigration européenne a diminué, tandis que l’immigration venue d’autres régions du monde a augmenté.

Cela nourrit une colère politique très forte, qui profite toujours à l'extrême droite. 

Dix ans après, est-ce que le Brexit divise encore la société britannique ?

Oui, profondément. Le référendum n’a pas refermé une fracture. Il l’a installée durablement.

Les électeurs qui avaient voté “Remain”, pour rester dans l’Union européenne, considèrent massivement que le Brexit était une erreur. 89 % d’entre eux le pensent encore aujourd’hui.

Chez les électeurs du “Leave”, c’est plus nuancé. Une majorité continue de défendre le choix de 2016, mais près d’un quart estime désormais que c’était une mauvaise décision.

Et cette fracture se retrouve dans les partis. Les électeurs travaillistes, libéraux-démocrates et verts regrettent très majoritairement le Brexit. À l’inverse, les électeurs de Reform UK restent très attachés à la sortie de l’Union européenne.

Le Brexit reste donc un marqueur politique, presque identitaire.

Dix ans après le Brexit, on entend pourtant reparler d’un possible retour du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Est-ce réaliste ?

Dans l’absolu, oui. Mais dans les faits, ce serait très compliqué. Un retour dans l’Union européenne demanderait des années de débats au Royaume-Uni, puis des négociations avec les Vingt-Sept. Et surtout, les conditions ne seraient sans doute pas les mêmes qu’avant.

Avant le Brexit, Londres bénéficiait d’exceptions importantes. Le Royaume-Uni n’était pas dans l’euro, ni dans l’espace Schengen. Il bénéficiait aussi d’un rabais budgétaire historique.

Aujourd’hui, rien ne garantit que ces avantages seraient accordés à nouveau. Et c’est là que l’opinion britannique hésite. Beaucoup regrettent le Brexit, mais ne veulent pas forcément revenir dans l’Union européenne à n’importe quel prix.

55 % des Britanniques seraient favorables, en principe, à une ré-adhésion. Mais ce soutien tombe à 35 % si le Royaume-Uni devait revenir sans ses anciens privilèges.

Donc l’option la plus probable, ce n’est pas le retour, mais le rapprochement ?

Exactement. Aujourd’hui, l’idée consensuelle est le rapprochement avec l’Union européenne, sans ré-adhésion complète. Par exemple : faciliter les échanges commerciaux, réduire certaines barrières douanières, coopérer davantage sur la défense, l’énergie, la recherche ou les mobilités étudiantes.

C’est la ligne de Keir Starmer. Il parle d’un “reset” avec Bruxelles. Il veut améliorer les relations, mais il refuse officiellement de rouvrir le débat du référendum de 2016. Mais ce débat reste une question ouverte, désormais ancré dans l’horizon politique britannique.

La Commission, elle, reste prudente. Officiellement, on parle de discussions concrètes, secteur par secteur. Officieusement, beaucoup d’Européens considèrent toujours le Brexit comme une tragédie. Mais ils savent aussi qu’un retour britannique serait long, sensible et politiquement explosif.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.