L’Europe est composée de différents acteurs (États, entreprises privées, organisations internationales…) qui jouent un rôle majeur dans les relations internationales. La série « L’Europe et le Monde » sur euradio cherche à éclairer l’auditeur sur certains aspects de la place du Vieux continent sur la scène internationale.
Donald Trump, malgré lui, serait-il en train de renforcer l’Union européenne ?
Absolument. C’est presque ironique. Donald Trump voulait affaiblir l’Europe, la diviser, la rendre plus dépendante. Mais en réalité, il a provoqué un électrochoc.
Pendant longtemps, l’Union européenne a cru qu’elle pouvait rester une puissance économique sans devenir une puissance politique. Elle commerçait, elle réglementait, elle négociait. Mais elle dépendait des États-Unis pour sa sécurité, de la Russie ou de l’Amérique pour une partie de son énergie, de la Chine pour les terres rares, et de l’industrie américaine pour une partie de son armement.
Avec Trump, cette illusion s’effondre. Les Européens comprennent qu’ils ne peuvent plus déléguer leur sécurité, leur industrie, leur énergie et leur diplomatie à d’autres puissances.
Qu’est-ce qui a changé concrètement ?
D’abord, la défense. C’est le changement le plus visible. Le cas de l’Ukraine est un choc pour les Européens. Depuis 1945, leur sécurité repose en grande partie sur le parapluie américain. Or, si Washington regarde d’abord vers la Chine et se désengage de l’Europe de l’Est, alors les Européens doivent se préparer à se défendre eux-mêmes.
C’est pour cela que les budgets militaires augmentent. C’est aussi pour cela qu’on reparle d’industrie de défense européenne, d’achats communs, de drones et de défense antiaérienne.
L’enjeu n’est pas seulement de dépenser plus. C’est de dépenser européen.
Donc Trump pousse l’Europe à devenir une puissance militaire ?
Oui, malgré lui. Il force les Européens à regarder la réalité en face.
L’Europe ne peut pas continuer à être un géant économique et un nain militaire. Elle ne peut pas soutenir l’Ukraine tout en dépendant des États-Unis pour les armes, le renseignement, la logistique et parfois même la dissuasion.
Et ce n’est pas seulement une question ukrainienne. On l’a vu avec les tensions entre les États-Unis, l’Iran et Israël. L’Europe est directement concernée. Elle subit les conséquences énergétiques et sécuritaires. Mais elle n’a aucune voix décisive dans la crise.
Vous parlez aussi de l’énergie. Là encore, la dépendance européenne est centrale ?
Oui. L’énergie est le deuxième domaine où l’Europe reprend conscience de sa vulnérabilité.
Elle a longtemps dépendu du gaz russe. Après l’invasion de l’Ukraine, elle a réduit cette dépendance. Mais elle s’est aussi tournée vers d’autres fournisseurs, notamment les États-Unis pour le gaz naturel liquéfié.
Or l’énergie peut aussi devenir un instrument de pression commerciale ou diplomatique. Si l’Europe dépend trop des hydrocarbures américains, elle reste vulnérable.
L’objectif est donc simple : que l’énergie ne soit plus une arme utilisée contre l’Europe. Et ça passe par l’accélération économique et la dissuasion du nucléaire européenne.
Et il y a aussi les matières premières, les fameuses terres rares.
Absolument. Aujourd’hui, l’Europe dépend massivement de la Chine pour le raffinage des terres rares. Ces matériaux sont indispensables pour les éoliennes, les voitures électriques, les téléphones, les radars et les missiles.
Donc si demain la Chine décide de restreindre ses exportations, une partie de l’industrie européenne peut être paralysée.
Là encore, l’Union européenne commence à réagir. Elle veut extraire davantage de matières premières critiques sur son sol. Et surtout, elle veut raffiner davantage en Europe.
Vous dites que Trump réunit l’Europe, mais il y a aussi des divisions internes.
Bien sûr. L’Europe reste divisée. Sur la défense, sur le nucléaire, sur la dette commune, la migration.
Mais ce qui change, c’est le sens de l’histoire. Avant, l’autonomie stratégique européenne semblait être un slogan français. Aujourd’hui, elle devient une nécessité partagée.
Même des pays très atlantistes comme l’Allemagne et le Royaume-Uni comprennent que l’Amérique n’est plus toujours prévisible.
Et il y a un autre symbole très fort. Quand Trump parle d’annexer le Groenland, territoire lié au Danemark, il ne s’attaque pas seulement à une île arctique. Il montre que même les alliés peuvent être traités comme des zones d’influence.
Donc l’Europe redevient puissante par peur ?
En partie, oui. Et ce n’est pas si mal au final.
Les puissances naissent souvent d’un sentiment de vulnérabilité. L’Europe s’est longtemps pensée comme un projet de paix intérieure. Mais l’ONU est affaiblie. Le droit international est piétiné et ce par les puissances elles-mêmes. L’OTAN elle-même paraît moins solide. Dans ce contexte, l’Europe doit être capable d’assurer sa puissance sur l’échiquier mondiale.
On constate donc paradoxalement un renforcement de la puissance européenne, provoqué par le président Trump malgré lui.
Un entretien réalisé par Laurent Pététin