"Plongée dans les océans", la chronique hebdomadaire qui vous transporte dans la faune et flore marine présentée par Sakina-Dorothée Ayata, maîtresse de conférences en écologie marine à Sorbonne Université.
Aujourd'hui, nous retrouvons Sakina-Dorothée Ayata pour sa chronique Plongée dans les Océans. Bonjour Sakina, de quoi allez-vous nous parler aujourd’hui ?
J’ai choisi de vous parler des radiolaires, un groupe de petits êtres vivants d’une seule cellule qui peuplent les océans. Ces petits animaux microscopiques, qui mesurent généralement entre 0,1 et 0,3 mm (et qu’il faut donc observer au microscope), possèdent des squelettes géométriques d’une rare complexité et d’une grande beauté.
A quoi ressemblent-ils ?
Les squelettes ont souvent des formes de sphères et sont percés de petits trous. Ces squelettes sont en fait des structures minérales intracellulaires, qui sont donc à l’intérieur de la cellule. Et la cellule possède des pseudopodes (du grec « pseudo » et « podia » qui signifient « faux pieds »), qui sont des sortes de projections ramifiées qui forment tout un réseau autour de la cellule et qui font un peu penser aux rayons du soleil. D’ailleurs, le mot radiolaire vient du latin « radius » qui veut dire rayon. Ces pseudopodes servent à capturer et ingérer les proies, mais aussi à se déplacer ou à détecter l’environnement.
En quoi sont fait ces squelettes aux formes géométriques complexes ?
Selon les groupes, les squelettes des radiolaires sont constitués de sulfate de strontium ou de silice opaline. Lorsque ces petits animaux meurent, leurs squelettes minéraux tombent et s’accumulent au fond des océans. On retrouve donc des squelettes de radiolaires fossilisés dans les roches sédimentaires qui se sont formées au fond des océans, comme la radiolarite. Ces microfossiles sont utilisés par les géologues et les paléo-océanographes pour reconstruire les conditions océaniques passées, et en particulier la température des océans anciens. On retrouve en effet des radiolaires dans des roches datant du Cambrien. Ces organismes peuplent donc les océans depuis plus de 500 millions d'années !
Sakina, vous avez parlé des pseudopodes qui permettent aux radiolaires d’attraper leur nourriture, mais de quoi se nourrissent ils ?
En effet, grâce à leurs pseudopodes, les radiolaires peuvent balayer de grands volumes à la recherche de proies, parfois même un peu comme des lignes de pêche. Ils ne sont pas difficiles et s’accommodent d’une grande diversité de proies sans préférences claires. Ils peuvent aussi consommer des bactéries, des microalgues comme les diatomées, d’autres organismes d’une seule cellule, comme des dinoflagellés, des ciliés ou des tintinnidés, mais aussi de petits animaux pluricellulaires, comme des copépodes ou des larves de mollusques.
Beaucoup de radiolaires sont aussi capables de vivre en symbiose avec des organismes photosynthétiques. On dit donc qu’ils sont mixotrophes, car ils peuvent aussi utiliser l’énergie lumineuse pour se nourrir. Ainsi, certains radiolaires hébergent dans leur cellule, à l’intérieur de leur cytoplasme, des petites cellules photosynthétiques souvent de couleur dorée, qu’ils ont gobées et mises de côté pour les utiliser comme de petites usines à énergie solaire ! Les scientifiques parlent de « mixotrophe endosymbiotique spécialisée non-constitutive ». Grâce à leurs symbiontes photosynthétiques, les radiolaires seraient responsables de 9 à 20% de la production primaire à la surface des océans.
Sakina, les radiolaires sont-ils beaucoup étudiés par les écologues marins ?
Non, pas tellement, car ils sont très difficiles à étudier. En effet, on ne sait pas les cultiver en laboratoire, il est donc quasi impossible de faire des expériences pour étudier comment ils grandissent ou comment ils se reproduisent. Et si on veut les récolter avec des filets à plancton, ils sont souvent abimés car ils sont fragiles. D’ailleurs, c’est grâce au développement de nouvelles techniques d’imagerie scientifique capables de photographier dans leur environnement les organismes vivants, qu’on a réalisé il y a une dizaine d’années que les radiolaires étaient en réalité beaucoup plus nombreux qu’on ne le pensait !
Est-ce que les radiolaires n’intéressent que les scientifiques qui les étudient ?
Non, car leur beauté a fasciné et inspiré de nombreux artistes ! On cite souvent les dessins de l’artiste et naturaliste allemand Ernst Haeckel, qui ont par la suite été repris par les designers et les architectes du mouvement Art nouveau. Ainsi, la porte monumentale de l’exposition universelle de Paris en 1900, réalisée par l’architecte René Binet, s’inspire d’un radiolaire appelé Clathrocanium reginae. Cette porte monumentale n’existe plus. En revanche, on peut encore admirer la coupole en verre des Grands Magasins du Printemps, situés boulevard Haussmann à Paris, qui a été conçue par René Binet en 1907 et dont les vitraux ont été rénovée dans les années 1970, et qui s’inspire du radiolaire Litharachnium eupilium.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.