Entendez-vous la Terre ?

Jouer avec le feu

© Recep Tayyip Çelik via Pexels Jouer avec le feu
© Recep Tayyip Çelik via Pexels

« Entendez-vous la Terre ? », c’est le nom que porte la chronique réalisée par Fanny Gelin, étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux, qui décode pour vous chaque jeudi l’actualité environnementale de l’Union européenne.

Bonjour Fanny !

Bonjour Laurence !

 Alors Fanny, quels ont été les moments verts de la semaine ?

Cette semaine, la Terre nous parle d’une tendance qui n’a malheureusement rien de vert. Au contraire, dans le cas des applications de trading Polymarket ou Kalshi, il s’agit plutôt de jouer avec le feu. De manière littérale.

Comment ça « jouer avec le feu » ?

Eh bien, ces applications sont spécialisées dans des pronostics un peu particuliers : elles permettent à leurs utilisateurs de parier en temps réel sur les désastres écologiques. Par exemple, lors de l’incendie dévastateur de janvier 2025 à Los Angeles, une simple connexion à Polymarket permettait à tout un chacun d’y aller de son pronostic sur le nombre d’hectares partis en fumée. Plus les utilisateurs parient sur un scénario, plus sa valeur augmente. Le jeu est le même que la spéculation sur les marchés financiers : l’objectif est d’acheter ou de vendre son pari au gré des fluctuations afin d’en retirer le maximum de profit. Pour continuer dans le macabre, sachez qu’il est également possible de miser votre argent sur l’ampleur de la fonte de la banquise en été, les catastrophes climatiques, l’année la plus chaude, ou même sur le déroulé de conflits armés comme la guerre en Ukraine...

C’est absolument sordide en effet ! Mais alors, ces applications ne sont-elles pas interdites d’accès ?

Officiellement, Polymarket est considéré comme un opérateur de jeu d’argent non conforme. Il est donc interdit en France mais reste néanmoins accessible, sans possibilité de miser. Or, dans la pratique, de nombreux utilisateurs utilisent un portefeuille de cryptomonnaie et un VPN pour simuler une connexion depuis un autre pays. En mars 2026, le trafic internet français vers ces plateformes a été estimé à près de 850 000 visites par mois. Ce qui est important pour un site soi-disant interdit. Pour vous donner une idée de la popularité de ces plateformes, elles collectaient près de 8,5 milliards d’euros de mise chaque mois début 2026 selon le média Vert.

Qu’est-ce qui explique donc une telle popularité ?

Ce genre de « bourses des événements futurs » est apparu en 2020 et a vu sa fréquentation exploser depuis 2024. Selon leurs promoteurs, les paris ont une valeur prédictive et traduisent « l’intelligence collective du marché en probabilités ». En réalité, leur popularité s’explique principalement par l’appât du gain car les paris peuvent rapporter gros. Les joueurs auraient très bien pu parier sur n’importe quoi, comme sur la présence d’aliens sur Mars, le résultat aurait été le même. Ce qui compte, c’est le jeu, la satisfaction de gagner, le gain et probablement l’envie de mettre à distance une réalité trop anxiogène. Certains peuvent parfois aller très loin pour gagner leur pari... Jusqu’à la manipulation des capteurs météo de l’aéroport Charles-de-Gaulle.

L’historienne spécialiste du « capitalisme climatique » Jamie Pietruska rappelle que ces paris ne datent pas d’hier. Qu’est-ce qui est nouveau et si problématique dans la dynamique actuelle ?

Les paris météorologiques étaient effectivement pratiqués dès la fin du XIXème siècle. Jamie Pietruska voit dans les mises liées aux catastrophes climatiques un « risque d’incitation à transformer le pari en prophétie autoréalisatrice ». Le gros problème de ces paris, c’est leur banalisation des conséquences du dérèglement climatique. D’un point de vue éthique, il paraît profondément paradoxal et malsain de parier sur des catastrophes meurtrières. D’autant plus qu’elles témoignent de la destruction des conditions à l’origine de la vie humaine sur Terre.

Plus largement, cela nous questionne sur les priorités et la valeur que nous donnons aux choses.

A ce propos, le paradoxe de l’eau et du diamant de l’économiste Adam Smith illustre pertinemment cette situation : l’eau est notre bien le plus utile mais ne vaut rien car elle est abondante, là où le diamant n’a aucune utilité mais une valeur élevée du fait de sa rareté. Pour en revenir à nos paris, ils n’ont aucune utilité en soi mais leur valeur d’échange est importante, non pas du fait de leur rareté mais de la spéculation. Il suffira cependant que la situation s’inverse et l’unique pari sur lequel spécule  deviendra le suivant : Qui atteindra le puit en premier ?

Merci Fanny. Je rappelle que vous êtes étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.

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