« Entendez-vous la Terre ? », c’est le nom que porte la chronique réalisée par Fanny Gelin, étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux, qui décode pour vous chaque jeudi l’actualité environnementale de l’Union européenne.
Alors Fanny, quels ont été les moments verts de la semaine ?
Cette semaine, la Terre nous parle du scandale des « armes vertes », révélé par Médiapart, Voxeurop, El Pais et IrpiMedia à la mi-décembre 2025.
Le terme même « d’armes vertes » semble paradoxal. Comment une arme pourrait-elle être verte compte tenu des conséquences de la guerre sur l’environnement et de son instrumentalisation pour s’approprier des ressources naturelles ?
C’est bien là le cœur du sujet : On parle de près de 50 milliards d’euros issus de ce qu’on appelle les investissements ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance), c’est-à-dire des investissements destinés à financer des projets considérés comme bénéfiques pour l’environnement, par exemple le développement d’énergies renouvelables. Or, cet argent qui devait normalement être investi par des banques françaises et européennes connues, comme le Crédit agricole, le Crédit mutuel, la Banque populaire et la Caisse d’épargne. Mais ces banques n’ont pas respecté le fléchage prévu…
Et donc, j’imagine que ces fonds ont été investis dans la défense, c’est bien ça ?
Exactement Laurence. Cela fait un moment que le secteur de la défense cherche à accéder à la manne de capitaux verts, qui représenteraient près de 7000 milliards d’euros sur les marchés financiers européens. La raison est simple : ces fonds sont une véritable aubaine dans un contexte géopolitique inquiétant qui relègue l’environnement au rang d’objectif subalterne, alors que la défense et la sécurité s’affirment comme des priorités européennes. C’est donc 50 milliards qui ont été directement investis dans des entreprises de défense en 2025. Sachant que depuis 2021, cette réorientation des fonds a plus que triplé. Parmi les entreprises concernées, on compte Thales, une filiale d’Airbus, des fabricants de drones comme l’entreprise française Safran, de bombes comme le groupe allemand Rheinmetall, ou de chars comme l’entreprise britannique BAE Systems.
Mais cette réorientation des fonds ne pourrait-elle pas être justifiée par le contexte géopolitique actuel de la guerre en Ukraine et du conflit israélo-palestinien ?
C’est un argument que l’on entend très souvent en ce moment. L’idée serait que le pacifisme ne fonctionne pas et que l’unique solution pour garantir notre sécurité serait d’investir dans la défense. Il est vrai que nous ne vivons pas dans un monde de bisounours. Mais l’escalade et la course aux armements restent problématiques pour deux raisons : tout d’abord, c’est une stratégie très coûteuse, la chute de l’URSS à la fin de la Guerre froide l’a prouvé. Et c’est surtout une vaste illusion, quitte à en oublier d’autres autres enjeux, pourtant pas moins urgents. Car pendant que l’on se prépare à une guerre hypothétique, des gens meurent. De froid dans les rues, de faim, du dérèglement climatique, de la guerre.
A propos de la guerre, c’est justement ce que cette enquête a montré il me semble.
En effet. Parmi les entreprises ayant reçu des investissements verts européens, plusieurs d’entre elles ont livré des armes à Israël. L’enquête a même révélé que les actions d’Elbit Systems, le plus grand fabricant d’armes israélien, étaient incluses dans des fonds labellisés ESG au service de la transition climatique. Selon Voxeurop, « il n’est donc pas impossible que certains petits épargnants européens aient financé sans le savoir ce qu’une commission des Nations Unies a qualifié de génocide. »
Cela semble complètement fou. Comment ces fonds verts ont-ils pu être investis pour de tels usages ?
Eh bien, l’ensemble de cette réorientation des fonds verts vers le secteur de la défense a été rendu possible par une stratégie d’élargissement de la définition du concept de « durabilité » par la Commission européenne, pour y inclure le secteur de la défense. Derrière cet élargissement se cache l’idée « qu’il n’y a pas de durabilité sans sécurité ». Ce genre de concept nous rappelle le fameux « la guerre, c’est la paix » de George Orwell.
On voit effectivement tout le danger d’ériger une condition préalable là où il n’y en a pas.
Tout à fait. Cela me semble même profondément dangereux pour trois raisons : tout d’abord, le mensonge. La relation bancaire est fondée sur la confiance : un contribuable qui place volontairement son argent dans des capitaux verts le fait pour une raison. Investir son argent dans un autre secteur revient à trahir son engagement. Ensuite, l’instrumentalisation des mots. Si « durabilité » peut à présent signifier « fabriquer des bombes pour massacrer des hommes », les mots deviennent creux. Enfin, en hiérarchisant les enjeux et en oubliant que l’inaction environnementale pourrait finir par nous tuer plus efficacement que n’importe quelle guerre, nous perdons de vue qu’une vie vaut tout l’or du monde.
Merci Fanny. Je rappelle que vous êtes étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.