« Entendez-vous la Terre ? », c’est le nom que porte la chronique réalisée par Fanny Gelin, étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux, qui décode pour vous chaque jeudi l’actualité environnementale de l’Union européenne.
Alors Fanny, quels ont été les moments verts de la semaine ?
Cette semaine, la Terre nous parle de l’influence des syndicats agricoles sur les politiques publiques. Que ce soit en France ou auprès des institutions européennes, les tracteurs se font entendre de manière relativement efficace.
C’est-à-dire, de quoi s’agit-il ?
Pour commencer par une actualité française, le gouvernement Lecornu a annoncé préparer un nouveau projet de « loi d’urgence agricole ». Objectif de simplification. En réalité, d’allègement de la réglementation environnementale en matière agricole. En effet, ce projet porterait sur trois grandes priorités : eau, prédation et moyens de production. Le contenu précis du projet n’est pas encore entièrement établi mais certaines pistes d’actions ont déjà été évoquées par le Premier ministre.
Que ressort-il de ses propos ?
Si on lit entre les lignes, on comprend rapidement que le volet « eau » vise à geler les contraintes de réduction des prélèvements pour l’irrigation et à favoriser la construction d’ouvrages de stockage d’eau, les fameuses méga-bassines. Pour le volet « prédation », il vise à donner plus marge de manœuvre pour éliminer le loup sur son territoire d’expansion et éviter les attaques de troupeaux de la part d’autres prédateurs, comme les vautours et les ours bruns. Enfin, sur le mystérieux volet « moyens de production », il s’agira probablement d’autoriser certains pesticides. L’association de lutte contre les polluants chimiques Générations futures, estime qu’il pourrait s’agir d’une réautorisation de l’insecticide tueur d’abeilles, l’acétamipride. Pour rappel, son retour avait été envisagé par la loi Duplomb l’année dernière mais censuré par le Conseil constitutionnel suite à l’ampleur de la mobilisation citoyenne contre cette mesure.
Mais on sait que les agriculteurs font face à de nombreuses difficultés. Ces mesures ne permettraient-elles pas d’aider la profession ?
A court terme, elles pourraient probablement aider à maintenir la productivité agricole et éviter les dégâts aux troupeaux. Mais je ne pense pas que ce soit une manière durable d’envisager la question. En se cachant derrière un modèle de production intensif fondé sur l’usage d’intrants chimiques, la diabolisation des prédateurs et l’irrigation de plantations gourmandes en eau, nous perpétuons le problème. Les ressources en eau douce sont épuisables. En témoigne les coupures d’eau vécues par certains Français l’été dernier. Il n’est déjà ou ne sera bientôt plus possible de cultiver certains plants, en particulier en monoculture. Quant aux prédateurs, ils jouent un rôle essentiel dans les écosystèmes en régulant le nombre d’herbivores. Pour ce qui est des pesticides, pas besoin de vous faire un schéma : ils sont cancérigènes et détruisent les sols et leur biodiversité. En bref, à moyen terme, les agriculteurs finiront par perdre au change car la terre ne pourra plus rien produire.
Mais alors, comment expliquer que des décisions si défavorables à l’environnement, et même à la production agricole sur le long terme, soient envisagées aussi facilement par le gouvernement ?
C’est un double problème en réalité. D’un côté, il est clair que certains acteurs pèsent plus et arrivent plus facilement à influencer les décisions politiques. C’est le cas des syndicats agricoles ou encore que la Fédération nationale de la chasse. Et donc, automatiquement, quand plus de 300 tracteurs se réunissent devant l’Assemblée nationale, les choses bougent très vite. D’un autre côté, il y a une responsabilité politique indéniable dans les priorités engagées. Il est en effet plus facile politiquement d’accorder des avantages ou de céder temporairement sur des sujets épineux. Pour mieux envisager une élection par exemple. Ce qui conduit à l’adoption de mesures électoralistes ou à une inaction coupable. C’est cruellement le cas en matière environnementale depuis 10 ans.
A ce propos, il semble que les agriculteurs fassent également pression sur le Parlement européen depuis mardi dernier.
Effectivement. Des milliers d’agriculteurs manifestaient la semaine dernière en amont d’un vote décisif du Parlement européen qui devait décider de saisir ou non la Cour de justice de l’Union européenne sur la conformité de l’accord de libre-échange avec le Mercosur. Cet accord commercial avait déjà été signé le 17 janvier mais sa ratification a été gelée par le Parlement mercredi dernier suite à sa décision de saisir la Cour de justice. Ce qui pourrait retarder l’entrée en vigueur de l’accord de 18 mois ou plus. Il faut dire que cet accord est très critiqué pour ses conséquences concurrentielles sur l’agriculture européenne et sa contribution à la déforestation de l’Amazonie. On voit bien qu’intérêts agricoles et environnement sont profondément liés : l’équilibre des écosystèmes est un trésor pour la production agricole. Il s’agit seulement de les réconcilier…
Merci Fanny. Je rappelle que vous êtes étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.