« Entendez-vous la Terre ? », c’est le nom que porte la chronique réalisée par Fanny Gelin, étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux, qui décode pour vous chaque jeudi l’actualité environnementale de l’Union européenne.
Bonjour Fanny ! Alors, que nous dit la Terre cette semaine ?
Fanny : La Terre souhaite revenir sur le concept de « radicalité » qui est fréquemment invoqué dans le paysage politique et médiatique actuel. Pour cela, nous allons faire un petit retour en arrière en juin 2023 à l’époque où Gérald Darmanin, encore ministre de l’Intérieur, avait annoncé la dissolution du collectif écologiste Les Soulèvements de la Terre,
Ce mouvement revendique effectivement une certaine radicalité dans ses modes d’action, en lien avec le courant de l’écologie profonde (deep ecology) théorisé par le philosophe norvégien Arne Naess.
Exactement. La thèse défendue par ce philosophe n’est pas si radicale en soi : il affirme simplement la valeur intrinsèque du vivant et la nécessité pour chaque homme de s’engager vers une forme de décroissance, y compris par des actions de désobéissance civile non violentes. Pour prolonger le raisonnement, il est essentiel de mentionner Andreas Malm, auteur de l’ouvrage Comment saboter un pipeline ?. Dans ce livre, il présente l’histoire des luttes écologistes et défend l’usage tactique du sabotage et de la violence envers les biens matériels climatiquement destructeurs. Tout en proscrivant toute forme de violence contre des personnes. Comme l’écologie est historiquement liée aux mouvements pacifistes des années 60-70, les actions menées sont majoritairement non-violentes, à l’exception de certains actes de dégradation matérielle.
Mais alors, comment expliquer que Gérald Darmanin ait qualifié les participants de la manifestation contre la mégabassine de Sainte-Soline « d’écoterroristes » ?
Malheureusement, cette qualification relève davantage d’une instrumentalisation politique et n’a pas de justification solide. Le terrorisme est une notion juridique au contenu flou. En droit européen, les infractions terroristes visent à « gravement intimider une population, contraindre indûment les pouvoirs publics à accomplir ou à s’abstenir d’accomplir un acte quelconque, gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales d’un pays ». Il y a un critère qui se dégage de cette définition : la gravité des conséquences de l’action menée. Or, pour reprendre l’exemple de la dissolution des Soulèvements de la Terre, celle-ci a été annulée par le Conseil d’Etat fin 2023 car les juges estimaient qu’elle ne constituait pas une « mesure adaptée, nécessaire et proportionnée à la gravité des troubles susceptibles d’être portés à l’ordre public ». Au regard de l’ampleur réduite des troubles causés par le mouvement écologiste, le terme « écoterrorisme » relève donc d’un abus de langage.
Dérive sémantique qui a cependant des conséquences très concrètes si je ne m’abuse…
Tout à fait Laurence ! Dans sa chronique Entre les lignes sur France Info, Clément Viktorovitch alertait sur le placement en garde à vue d’une vingtaine de militants écologistes arrêtés… par la SDAT, la Sous-direction anti-terroriste de la police judiciaire. Le problème, c’est que ces manifestants ont reçu le même traitement que des suspects d’attentats terroristes, soit des gardes à vue de 96h, au lieu des 24h légales. Comme quoi, les mots ont toujours leur importance, surtout dans la bouche d’un ministre.
C’est un constat qui donne à réfléchir. Mais en quoi l’usage du champ lexical de la radicalité dans le discours politique et médiatique est-il problématique ?
La répétition fait exister des concepts qui n’en sont pas et peut servir d’outil pour discréditer des luttes politiques, voire même pour les criminaliser. Pour reprendre les termes de Clément Viktorovitch, « remporter la guerre des mots est une première étape pour remporter la guerre des idées ». Ecologie punitive, écoterrorisme, agribashing, l’écologie c’est du jardinage. Autant d’expressions vides de sens qui rendent toute contestation illégitime et coupable. Alors que si l’écologie n’était réellement que du jardinage, il n’aurait pas été nécessaire d’utiliser le contexte d’état d’urgence de 2015 pour assigner des militants écologistes à résidence et « sécuriser » la COP21. C’est précisément quand un combat dérange, fait peur et touche un point sensible que l’on s’insurge contre lui. Or, dans une démocratie en bonne santé, ce qui dérange doit pouvoir s’exprimer sans être criminalisé. A la lumière de ces éléments, je vous laisse vous faire votre propre avis sur l’actualité.
Merci beaucoup Fanny Gelin. Je rappelle que vous êtes étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.
Pour en savoir plus :
- VIKTOROVITCH Clément, Chronique Soulèvement de la terre : vers une criminalisation des luttes politiques ?, Entre les lignes, France Info, 25 juin 2023.