Entendez-vous la Terre ?

Alerte aux saumons drogués !

Photo de Brandon sur Unsplash Alerte aux saumons drogués !
Photo de Brandon sur Unsplash

« Entendez-vous la Terre ? », c’est le nom que porte la chronique réalisée par Fanny Gelin, étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux, qui décode pour vous chaque jeudi l’actualité environnementale de l’Union européenne.

Alors Fanny, quels ont été les moments verts de la semaine ?

Dans l’actualité cette semaine, la Terre nous parle d’une découverte absolument étonnante. Une étude australienne et suédoise a mis en évidence un effet inattendu de l’homme sur son environnement. Contrôlés pour excès de vitesse, des saumons sauvages ont été testés positifs à la consommation… de cocaïne !

C’est très surprenant en effet ! Mais alors, expliquez-nous, quel est le lien entre saumons et usage de stupéfiants ?

On savait les rivières contaminées par les microplastiques, les résidus de pesticides et les PFAS. Eh bien, elles le sont tout autant par les drogues. Dans le cas de la cocaïne, son principal métabolite, la benzoylecgonine, se retrouve dans les eaux usées via les urines des consommateurs. Or, les stations d’épuration ne parviennent pas à éliminer entièrement ces résidus, de même que les résidus médicamenteux. Ils sont donc rejetés dans le milieu naturel et contaminent les espèces aquatiques. Comme les saumons sont des poissons particulièrement présents dans les eaux douces et estuaires durant leur migration, ils sont fortement exposés à ces molécules qui s’accumulent dans leur cerveau, leurs muscles et leur foie. Ils se retrouvent donc drogués à leur insu.

J’imagine que cette accumulation n’est pas sans conséquences pour leur santé, n’est-ce pas Fanny ?

C’est justement ce que les auteurs de l’étude ont démontré. Ils ont exposé des saumons juvéniles à de la cocaïne et les ont relâchés pour suivre leur trajectoire. Résultat : en une semaine, les saumons sous substance ont parcouru une distance presque deux fois supérieure aux autres ! Dis comme ça, il est facile de se dire « Super pour eux ! S’ils sont dopés, ils sont plus performants ! ». En réalité, ce serait oublier l’effort considérable que déploie un saumon pour sa migration. Parcourir de trop longues distances pourrait s’avérer très coûteux en énergie pour les saumons, altérer leur répartition écologique et les exposer à davantage de prédateurs.

Ces conséquences sont effectivement non négligeables pour les saumons. Et justement, il me semble que cette étude sur la cocaïne n’est pas la première en date pour étudier l’impact des drogues mais aussi des médicaments sur la biodiversité.

C’est exact Laurence. A l’opposé de l’exemple de nos saumons « speed », la présence dans l’eau de substances actives de Prozac, un antidépresseur, a conduit les poissons à devenir moins actifs pour chercher leur nourriture ou se reproduire. Ou encore, la présence de résidus de pilules contraceptives, comme les œstrogènes, pourrait influer sur la répartition sexuelle des poissons. En bref, la pollution des eaux par les drogues et les médicaments est un enjeu de santé publique majeur. Que ce soit pour notre propre santé du fait de l’antibiorésistance qu’elle entraîne ou pour celle de l’ensemble des écosystèmes.

D’où la nécessité de trouver des solutions je présume ?

Vous me connaissez bien Laurence ! Et des solutions, il y en a. En amont, il s’agirait de travailler sur le caractère biodégradable des composés médicamenteux et de réduire la quantité de produits pharmaceutiques consommés, à la fois par les humains, les animaux domestiques et le bétail. Sachant que la France est le 4ème plus gros consommateur d’antibiotiques en Europe derrière la Grèce, la Roumanie et la Bulgarie. Je pense qu’on a de la marge. Deuxièmement, un important travail est nécessaire pour améliorer la collecte des médicaments périmés ou non consommés et éviter qu’ils ne soient jetés. Et en aval, il s’agirait d’améliorer les techniques de traitement des eaux usées et d’anticiper les débordements liés aux crues. Car sachez qu’en cas d’inondations, les stations d’épuration se voient parfois obligées de rejeter des eaux usées non traitées dans les cours d’eau. Aux risques de gravement contaminer les milieux et de voir bourgeonner les drapeaux rouges et violets sur les plages du littoral.

Des mesures sont-elles adoptées en ce sens à l’échelle française et européenne ?

En France, un vrai progrès avait été opéré en janvier 2022 avec la publication d’un décret autorisant la vente de médicaments à l’unité dans les pharmacies. Mais cette mesure facultative reste peu efficace. A l’échelle européenne, un accord provisoire a été trouvé fin 2025 pour refondre le cadre de la législation pharmaceutique de l’UE. Il est notamment prévu de renforcer l’évaluation obligatoire des risques pour l’environnement que doivent obtenir les entreprises avant de commercialiser un nouveau médicament. A suivre mais l’adoption de mesures à la hauteur est capitale pour que nos saumons ne finissent pas en centre de désintoxication.

Merci Fanny. Je rappelle que vous êtes étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.