Entendez-vous la Terre ?

AMOC, le climat à contre-courant

Photo de Moon Moons sur Unsplash AMOC, le climat à contre-courant
Photo de Moon Moons sur Unsplash

« Entendez-vous la Terre ? », c’est le nom que porte la chronique réalisée par Fanny Gelin, étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux, qui décode pour vous chaque jeudi l’actualité environnementale de l’Union européenne.

Alors Fanny, quels ont été les moments verts de la semaine ?

Cette semaine, la Terre nous fait plonger dans le secret des courants océaniques. En Europe, on entend souvent parler du Gulf Stream. Eh bien, figurez-vous que ce courant n’est que la partie immergée de l’iceberg. Il fait en effet partie d’un grand système de courants océaniques qu’on appelle l’AMOC.

Qu’est-ce que l’acronyme AMOC signifie exactement ?

L’AMOC, c’est l’acronyme anglais de la « circulation méridienne de retournement de l’Atlantique », qui désigne un système océanique de transmission de chaleur et de nutriments depuis les régions tropicales jusqu’aux pôles. C’est grâce à l’AMOC que l’Europe et certaines parties de l’Amérique du Nord bénéficient d’un climat tempéré. Le problème : des études scientifiques prévoient un ralentissement voire un arrêt brutal de ce système de courants d’ici 2100, ce qui aurait de lourdes conséquences sur le climat.

C’est-à-dire ? Comment se fait-il que l’AMOC ait un rôle si essentiel ?

Pour bien comprendre l’importance de ce système de courants, laissez-moi vous expliquer le fonctionnement de ce qu’on appelle la circulation thermohaline. Tout est une question de densité de l’eau : l’eau froide est plus dense que l’eau chaude, et l’eau salée est plus dense que l’eau douce. Et quand l’eau est plus dense, elle coule vers les fonds marins. Dans le cas de l’AMOC, les masses chaudes et salées qui remontent des tropiques arrivent dans l’Atlantique Nord puis dans l’océan Arctique et se refroidissent. A cet endroit, l’eau refroidie plonge vers les abysses, fait le tour du globe avant de remonter progressivement vers l’Atlantique Sud et l’océan Austral rechargée en nutriments. Ça, c’est le fonctionnement normal de l’AMOC.

Et donc j’imagine que le dérèglement climatique perturbe ce fonctionnement, c’est bien ça ?

Exactement Laurence. Le dérèglement climatique agit de plusieurs façons sur l’AMOC. Tout d’abord, les eaux tropicales se réchauffent davantage, donc les courants qui arrivent aux pôles sont moins denses, ce qui est quelque peu compensé par leur plus grande salinité à cause de la baisse des précipitations proches de l’Equateur. D’un autre côté, la fonte de la banquise et de la calotte glaciaire entraîne un important apport d’eau douce aux pôles. Et si vous vous souvenez bien, l’eau douce est moins dense que l’eau salée. A cela s’ajoute une diminution des tourbillons permettant aux flux marins de couler. La combinaison de ces phénomènes fait que le mécanisme de convection profonde, c’est-à-dire la plongée de l’eau froide dans les profondeurs, est compromise et se ralentit. Ces mécanismes sont évidemment très complexes mais ce que l’on peut retenir, c’est que le dérèglement climatique entraîne un ralentissement de l’AMOC.

Merci pour ces précisions techniques. Tout à l’heure, vous évoquiez les conséquences que pourraient avoir ce ralentissement. Quelles sont-elles ?

La première conséquence directe d’un ralentissement de l’AMOC, c’est la baisse de l’apport en nutriments en provenance des eaux profondes, ce qui pourrait modifier la production organique de l’Atlantique Sud et de l’océan Austral car les poissons et autres êtres vivants auraient tout simplement moins de choses à se mettre sous la dent. Une deuxième conséquence majeure, c’est une baisse de la capture du carbone car moins d’eau qui plonge signifie une baisse de la quantité de carbone séquestrée dans les fonds marins. Or, l’océan séquestre près de 30% du CO2 émis par les humains selon le CNRS.

Enfin, une dernière conséquence est liée au climat. Le ralentissement de l’AMOC pourrait avoir des effets significatifs sur la répartition des précipitations : tandis que les régions proches de l’Equateur connaîtraient davantage de sécheresses, d’autres seraient en proie à des inondations récurrentes. Cette évolution est particulièrement préoccupante pour certaines régions d’Afrique ou d’Amérique latine dont les populations sont déjà touchées de manière disproportionnée par les conséquences du changement climatique. Et qui sont parfois des hotspots de biodiversité. Au contraire, en Europe et en Amérique du Nord, cela causerait un important refroidissement hivernal, scénario qui a inspiré le film catastrophe Le Jour d’après de Roland Emmerich.

Les conséquences d’un effondrement de l’AMOC semblent effectivement désastreuses…

Sachant qu’il n’y a pas que l’AMOC et que d’autres courants océaniques se transforment… C’est notamment le cas du Kuroshio au large du Japon. Vous l’avez compris, ces phénomènes sont d’une grande complexité, avec de nombreux facteurs codépendants. Il est donc difficile de prédire leur évolution avec précision. D’autant que cela dépend également de notre volonté d’arrêter de nager à contre-courant contre l’environnement.

Merci Fanny. Je rappelle que vous êtes étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.