Entendez-vous la Terre ?

Recherche sous perfusion

Photo de Carl Tronders sur Unsplash Recherche sous perfusion
Photo de Carl Tronders sur Unsplash

« Entendez-vous la Terre ? », c’est le nom que porte la chronique réalisée par Fanny Gelin, étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux, qui décode pour vous chaque jeudi l’actualité environnementale de l’Union européenne.

Alors Fanny, quels ont été les moments verts de la semaine ?

Cette semaine, la Terre nous parle de la baisse des financements destinés à la recherche publique. Alors que le président Emmanuel Macron s’était engagé fin 2024 à « continuer de donner plus de moyens » pour la recherche, ce secteur est en réalité parmi les plus touchés par les coupes budgétaires.

J’imagine que ces restrictions ne sont pas sans conséquences ?

Évidemment. Cette diminution substantielle des dotations directes accordées aux laboratoires impacte les projets de recherche. Il faut savoir que la recherche publique est financée principalement de deux façons : par des subventions directes de l’État délivrées dans le cadre d’appels à projets sur des sujets de recherche précis. Cette source de financement est uniquement utilisable pour la thématique de recherche concernée et ne peut en aucun cas couvrir les dépenses courantes. D’où l’importance de la seconde source de financement des laboratoires : les dotations directes. Ces fonds pérennes permettent d’amorcer, de sécuriser les recherches et de convaincre les financeurs de la solidité d’un projet. Le problème, c’est que l’Etat rabote à présent ces fonds pérennes.

C’est-à-dire ?

Pour vous donner un exemple, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) fait état d’une obligation d’économie de 20 millions d’euros sur son budget 2026. Cela restreint à la fois l’investissement immobilier de l’organisme de recherche, mais aussi et surtout, les dotations aux laboratoires. Réduction de la durée des contrats, manque de moyens pour l’entretien des instruments scientifiques, ralentissement de la recherche dans des secteurs cruciaux, vulnérabilité face aux pannes… Alors même que le gouvernement français et l’Union européenne font de la recherche et développement le fer de lance pour atteindre autonomie stratégique et compétitivité. Une priorité sous-financée, quelle belle contradiction !

C’est effectivement paradoxal… Mais dans un contexte budgétaire difficile, certains pourraient avancer que la recherche n’est pas une priorité.

Cet argument est rationnel mais il ne prend pas en considération les nouvelles connaissances apportées par la recherche. Qui s’établissent sur du long terme. L’impatience ne permet pas d’avoir de meilleurs résultats, bien au contraire. Alors quand la situation des laboratoires se précarise, cela porte directement atteinte aux futures connaissances scientifiques. Et comment agir et s’adapter à un monde que nous ne comprenons pas ?!

Avez-vous des exemples concrets qui pourraient éclairer nos auditeurs ?

La recherche médicale est évidemment un domaine auquel il est facile de se référer. Mais il est impossible de hiérarchiser des domaines de recherche plus importants que les autres. Certains sujets de recherche peuvent sembler très niches et donc peu importants. Et pourtant ! Une unité du CNRS travaille sur la manière dont les larves d’espèces marines se dispersent au gré des courants océaniques. Un sujet très spécifique, qui sert pourtant à mieux définir les aires marines protégées. Ce qui a une influence directe sur la protection de la biodiversité, et donc sur la capacité des humains à continuer à vivre durablement sur Terre. Or, en cas de panne de ses appareils, le laboratoire ne pourra plus conserver les échantillons marins collectés. Et sera donc dans l’impossibilité de travailler.

Plus généralement, les financements permettent donc de garantir l’indépendance de la recherche.

Exactement Laurence. Si l’Europe souhaite promouvoir un espace européen de la recherche compétent et innovant, il est essentiel que les chercheurs disposent de moyens financiers suffisants pour garantir l’indépendance de leur travail. Dans le cas contraire, cela pourrait restreindre des recherches comme celles sur l’évaporation de l’eau détenues dans des méga-bassines ou sur les conséquences des néonicotinoïdes sur les pollinisateurs… Ce sont étrangement des thématiques sujettes à controverses. Il ne s’agit pas ici de voir le mal partout mais de rester vigilants. Car si les connaissances n’existent pas, les arguments pour penser l’opposition n’existent plus. Museler la recherche est donc le premier moyen d’attenter à la liberté d’expression : les Etats-Unis nous l’ont prouvé avec la baisse des financements accordés à certains instituts de recherche. Alors n’oublions pas que pour mettre sous pression, il suffit de couper les fonds.

Merci Fanny. Je rappelle que vous êtes étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.