« Entendez-vous la Terre ? », c’est le nom que porte la chronique réalisée par Fanny Gelin, étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux, qui décode pour vous chaque jeudi l’actualité environnementale de l’Union européenne.
Bonjour Fanny ! Alors, que nous dit la Terre cette semaine ?
La Terre nous interroge sur la disparition progressive de nos liens avec le vivant et de nos expériences de nature. Selon l’INSEE, près de 2/3 des Français vivent en ville en 2021 et Santé Publique France affirme que nous passons plus de 80% de notre temps à l’intérieur. Alors, même si votre logement ressemble à une jungle de plantes d’intérieur, est-ce suffisant ?
Vous dites que nos expériences de nature s’amenuisent : qu’est-ce que cela signifie exactement ?
Ce concept fait référence à l’ouvrage L’extinction de l’expérience du lépidoptériste et écrivain Robert Mickael Pyle qui affirme que la « perte d’espèces [animales et végétales] locales menace notre expérience de la nature. » Pour vous donner un exemple concret, une balade en forêt il y a soixante ans était très différente de celle que vous pourriez faire aujourd’hui. Tout d’abord, il faudrait que la forêt existe toujours. Et même si elle était encore là, les animaux et végétaux ne seraient pas aussi nombreux et diversifiés. Des études ont ainsi comparé les enregistrements sonores d’une même forêt sur plusieurs décennies. Peu à peu, la forêt devient plus silencieuse, comme les parebrises qui ne se couvrent plus d’insectes après un trajet en voiture.
Et bien évidemment, j’imagine que le fait de vivre en milieu urbain réduit encore davantage ces expériences de nature.
Tout à fait, et c’est un constat relativement inquiétant car elles sont d’une importance capitale pour construire nos repères et valeurs, en particulier chez les plus jeunes. La biologiste Anne-Caroline Prévot nous explique que « quand un enfant grandit loin de la nature, il aura moins tendance à vouloir la protéger ensuite, car elle ne fait pas partie de son cadre de référence. Elle n’existe pas dans sa mémoire. » L’enquête Les Français et la nature réalisée en 2020 par l’Office français de la biodiversité (OFB) montre que les moins de 25 ans ont une moindre perception de la contribution des activités humaines à la dégradation de la nature en France.
Pourtant, les nouvelles générations sont considérées comme bien plus sensibles aux enjeux climatiques. Comment expliquer cette différence de perception de l’érosion de la biodiversité ?
L’accent est souvent mis sur le climat mais la biodiversité est moins mise en avant. A cela s’ajoute un autre élément : c’est ce que le psychologue Peter Kahn et le biologiste marin Daniel Pauly appellent « l’amnésie environnementale ». Pour faire simple, chaque personne prend l’état de l’environnement qu’elle a connue dans son enfance comme référence pour mesurer les dégradations environnementales au cours de sa vie. Par exemple, Daniel Pauly a remarqué que ses collègues prenaient, comme point de référence de taille et d’abondance des poissons, les valeurs du début de leur carrière : un chercheur âgé allait donc voir une réduction plus dramatique de la taille des poissons qu’un autre plus jeune.
Dis comme ça, ce phénomène ressemble davantage à une différence de perception mais j’imagine que les conséquences sont bien plus significatives.
C’est exact. Ce biais de perception conduit à une sous-estimation de l’impact de l’homme sur son environnement au fil du temps. C’est comme si vous aviez perdu le sens de l’odorat et que vous ne réalisiez pas que le gâteau que vous avez mis au four est en train de brûler. Eh bien, comme ce qui était anormal devient la norme, nous ne voyions parfois plus l’ampleur du problème et nous laissons la biodiversité s’effondrer.
Cela fait écho aux travaux du linguiste américain George Lakoff qui considère que nous pensons mieux ce que nous percevons physiquement par nos ressentis corporels.
Sa réflexion est très pertinente : de ce point de vue, éduquer les enfants et les mettre au contact de la nature le plus souvent possible dès le plus jeune âge est essentiel. Au Danemark, des cours sont organisés à l’extérieur et intègrent l’environnement comme modalité pédagogique. À Bordeaux, des cours d’école buissonnières ont été mises en place sous le mandat de l’ancien maire écologiste Pierre Hurmic. L’objectif : revégétaliser les cours de récréation. Mais cela va bien au-delà : la végétation rafraîchit et une étude a également prouvé qu’elle était très bénéfique pour la diversification du microbiote intestinal des enfants, et contribuait donc au renforcement de leur immunité.
De ce que vous nous dites, ces solutions ont l’air profondément bénéfiques. Alors pourquoi ne sont-elles pas davantage mises en œuvre ?
Probablement parce qu’il est plus facile de ne pas se casser la tête, dans un contexte de manque d’enseignants, de budget et de difficultés d’accès à des espaces verts. Et puis, cela reviendrait à opérer une grande transformation dans la manière d’envisager la pédagogie, à laquelle certains ne sont peut-être pas disposés. Il y a également tout un questionnement sur le savoir légitime et utile. Je vous laisserai sur cette citation de la biologiste Anne-Caroline Prévot, « Considérer qu’il est plus grave de confondre Victor Hugo et Molière que de confondre un platane et un érable, ou un merle et un étourneau, c’est peut-être considérer comme de peu d’importance le fait que la nature disparaisse de nos villes, voire de notre socle culturel commun. Or, la nature et nos relations avec elle restent indispensables à toute vie humaine. »
Merci beaucoup Fanny Gelin. Je rappelle que vous êtes étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.