Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson

Au Club des Chefs

Premier sommet à Paris en 1961 : © AP Au Club des Chefs
Premier sommet à Paris en 1961 : © AP

Chaque semaine, retrouvez Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson sur euradio.

Cette semaine, Quentin Dickinson, votre machine à remonter le temps va nous faire explorer l’épopée des Sommets européens…

Tout au long des années 1950, les chefs d’État et de gouvernement de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier (la CECA), ensuite de la Communauté économique européenne (la CEE) et d’EURATOM, se rencontraient peu et de façon quasi-informelle (enfin, pour l’époque), laissant pour l’essentiel la responsabilité de l’orientation de ces institutions débutantes à leurs ministres des Affaires étrangères.

Tout change il y a soixante-cinq ans, en février 1961 exactement, avec cette initiative du Président de la République française, le Général de GAULLE, initiative qui consiste à réunir à l’Élysée ses cinq homologues, c’est-à-dire : le Chancelier fédéral allemand Konrad ADENAUER et les chefs de gouvernement belge, Gaston EYSKENS, italien, Amintore FANFANI, luxembourgeois, Pierre WERNER, et néerlandais, Jan Eduard de QUAY.

Dès cette rencontre, l’Europe sera pilotée à ce niveau-là.

Mais le caractère obligatoire et régulier n’en est pas encore acté, non ?...

En effet. Il faudra attendre treize ans de plus pour qu’à l’initiative d’un successeur de De GAULLE, Valéry GISCARD d’ESTAING, cette évolution, logique, soit entérinée, en l’occurrence à nouveau à PARIS.

Cette fois-ci, l’on passe de six à neuf pays invités, à la suite du premier élargissement aux Britanniques, aux Danois, et aux Irlandais.                                                                     

A l’issue des deux jours de réunion, le Président français assure, triomphant : Les Sommets sont morts, vive le Conseil européen ! Soyons honnête : il anticipait quelque peu sur la vitesse de l’évolution institutionnelle européenne.

Jeune journaliste, j’ai eu à couvrir ce Sommet refondateur – mais, à dire vrai, je n’en ai conservé comme souvenir marquant que celui de l’extraordinaire munificence du buffet géant organisé au Pré-Catelan, au cœur du Bois de Boulogne. Vous mettrez cela sur le compte de l’émerveillement du débutant.

On peut vous comprendre – mais, du côté des Sommets européens, la machine institutionnelle se rode depuis lors…

Le premier vrai Sommet de travail se réunira l’année suivante, en mars 1975, il y a donc cinquante-et-un ans, pratiquement au jour près. Les vedettes, cette fois-ci, sont les Français GISCARD d’ESTAING et François-Xavier ORTOLI (ce dernier étant Président de la Commission européenne) et l’Allemand Helmut SCHMIDT, le Luxembourgeois Gaston THORN, et le Belge Leo TINDEMANS.

La puissance invitante, c’est le Premier ministre d’Irlande, Liam COSGRAVE, et le lieu : le Château de DUBLIN. La salle de presse se trouvait en sous-sol – mais comme nous n’avions pas à l’époque de téléphones portables, cela ne constituait aucunement un inconvénient.

On l’a quelque peu oublié ces jours-ci, mais l’Irlande du Nord était à l’époque en pleine guerre civile, ce qui n’était pas sans conséquences pour la République d’Irlande au sud…

Vous avez raison – et les autorités de DUBLIN, peu rompues aux grandes conférences internationales, n’ont eu que davantage de mérite à organiser sans faux-plis ce qui s’est avéré être un rendez-vous diplomatique d’une ampleur sans précédent depuis l’indépendance en 1921.

C’est en tout cas une bonne occasion de s’en souvenir maintenant, vu qu’aujourd’hui-même, les Irlandais fêtent leur saint-patron, Saint Patrick.

Mais les Sommets n’ont pas encore acquis leur statut définitif, Quentin Dickinson…

C’est vrai. Il est convenu que les Sommets se tiennent trois fois l’an, et plus si l’actualité urgente le commande. La présidence en revient au dirigeant de l’État-membre qui exerce la présidence tournante semestrielle.

Au fil des élargissements successifs, l’augmentation du nombre de pays fait diminuer celui des réunions tenues en dehors des capitales, en raison des impératifs techniques, de sécurité, et d’hébergement.

Pour toutes ces raisons, les Sommets se tiendront majoritairement à BRUXELLES, solution de simplicité (et génératrice d’économies de fonctionnement).

Mais les Sommets ont une faille.

Quelle peut-elle être, Quentin Dickinson ?...

C’est qu’ils n’ont pas de statut institutionnel – bref, ils n’existent pas. Il faudra attendre la mise en œuvre du Traité de Lisbonne, en 2009, pour y mettre un peu d’ordre.

Désormais, quatre Conseils européens réguliers sont programmés chaque année à BRUXELLES, et autant de Conseils européens extraordinaires que nécessaire.

C’est aussi la fin de la tournante : les Conseils européens sont dotés d’une présidence fixe de deux ans et demi, renouvelable une fois.

Cette présidence a été inaugurée en 2009 par l’ancien Premier ministre belge, le Comte Hermann van ROMPUY, suivi de Donald TUSK, actuel Premier ministre polonais, ensuite d’un second Belge, Charles MICHEL, également ancien chef de gouvernement, et enfin de l’ancien Premier ministre portugais, António COSTA, actuellement en fonction depuis 2024.

Conseil européen, voix des États ; Parlement européen, voix des citoyens ; Commission européenne, instance de proposition et de gestion déléguée : le trio de tête des institutions de l’Union européenne est donc rodé et opérationnel – c’est-à-dire que les mécanismes de conciliation et de contre-pouvoirs fonctionnent effectivement dans une ambiance, pourtant faite de conflits permanents.

Toutefois, l’expliquer au plus grand nombre demeure un défi quotidien.

Un entretien réalisé par Laurent Pététin.