Chaque semaine, retrouvez Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson sur euradio.
Cette semaine, Quentin Dickinson, vous allez tenter de comprendre comment on en est arrivé à l’invasion de l’exclave espagnole de CEUTA par plus de 70.000 migrants…
Il faut d’abord se souvenir que, longtemps, l’Espagne a été une puissance coloniale en Afrique du Nord et de l’Ouest. Ainsi, la Guinée équatoriale, occupée dès le XVIIIe siècle, n’accédera à l’indépendance qu’en 1968, ou encore les Îles Canaries, aujourd’hui province espagnole et, de ce fait, classée région ultrapériphérique de l’Union européenne, au même titre, par exemple, que la Martinique ou la Réunion.
Bien après les colonies africaines de la France et du Royaume-Uni, l’Espagne (comme le Portugal) n’entamera pas la décolonisation de ses territoires en Afrique du Nord avant les années 1970.
Comment cela s’est-il passé, Quentin Dickinson ?...
La possession africaine la plus récemment cédée est le Sahara espagnol, vaste territoire désertique le long de l’Océan atlantique, faiblement peuplé et sans grand intérêt économique, si ce n’est quelques ressources minières sous-exploitées.
Qu’est-ce qui a motivé ce retrait de l’Espagne ?...
Essentiellement, c’est le coût de l’administration coloniale, jugé déraisonnable à MADRID ; en 1975, donc, l’Espagne en cède les deux-tiers au Maroc et le tiers restant à la Mauritanie.
Cette même année, pour frapper les esprits et acter la souveraineté du Royaume chérifien du Maroc sur ce territoire, le Roi du Maroc, Hassan II, qui n’était jamais en retard d’une bonne idée en matière de communication, avait organisé la Marche verte : plus de 300.000 volontaires civils franchissent ainsi symboliquement la frontière, munis chacun d’un drapeau marocain et d’un Coran. Ils resteront sur place pendant trois jours, sans incident.
La Marche verte est toujours commémorée le 6 novembre dans tout le Maroc.
Cependant, dès l’année suivante, les choses se gâtent, fortement attisées par le gouvernement algérien et par ses alliés locaux du Front Polisario ; il s’en suivra quinze années de conflits armés, que l’Histoire a retenu sous le nom de Guerre des Sables.
Mais ceci est une autre histoire.
Alors, comment expliquez-vous que les villes de CEUTA et de MELILLA soient toujours des possessions espagnoles, exclaves au Maroc ?...
Pour cela, il nous faut remonter à la fin du XIXe siècle. Une forte rivalité commerciale et diplomatique oppose la France et l’Allemagne sur le contrôle de l’Empire chérifien, nom de l’époque du Maroc, un État central affaibli par l’exercice du pouvoir, notamment fiscal, des caïds régionaux. Une conférence internationale se réunit en Espagne, à ALGÉSIRAS.
Un front commun franco-britannique aura raison des prétentions allemandes, et la France et l’Espagne seront les principaux bénéficiaires du traité signé en 1906. Six ans après, la France étend son protectorat sur la majeure partie du Maroc, et l’Espagne assure le sien sur le Cap Juby, dans le sud, et, dans le Nord, sur le Rif, où se trouvent CEUTA et MELILLA.
À la dissolution des protectorats, l’Espagne déclare conserver les deux villes, ainsi que sept îles et un promontoire à proximité, où elle est présente depuis le XVIe siècle.
Et le Maroc n’en réclame pas la cession ?...
Si, bien sûr. Toutefois, en droit international, ces territoires ne figurent pas dans la liste des entités destinées à la décolonisation, telle que dressée par les Nations-Unies, malgré l’insistance de la plupart des pays d’Afrique, de l’Union africaine, et de la Ligue arabe.
Périodiquement, surviennent des incidents de frontière, à l’instigation de telle ou telle partie de l’administration marocaine.
Mais la probabilité est plutôt aujourd’hui à la gestion du statu-quo : le Maroc encaisse de plantureux droits de douane sur le commerce avec les deux exclaves ; de nombreux villages voisins vivent de la contrebande ; les ports-francs des deux villes sont remarquablement organisés ; le tourisme s’y développe ; et ce matin encore, la Croix-rouge espagnole distribuait des colis alimentaires aux quelque 2.000 candidats à l’immigration restés sur place après la tentative d’invasion de CEUTA il y a six semaines.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.