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Le covid-19 et la responsabilité collective – La chronique philo d’Alain Anquetil

Écrit par sur 9 février 2021

C’est nouveau sur euradio ! Nous accueillons désormais chaque semaine Alain Anquetil, professeur de philosophie morale à l’ESSCA Ecole de Management, pour une chronique de philosophie pratique.

Cette semaine, nous parlons de la « responsabilité collective » qu’a mentionnée le Premier ministre, Jean Castex, lors de sa conférence de presse du 4 février sur la situation sanitaire.

Le Premier ministre a en effet déclaré, je le cite, que «c’est notre responsabilité collective qui permettra d’affronter l’épidémie et d’éviter le confinement » (1).

Il vaut la peine, je crois, de s’arrêter un moment sur le sens de cette responsabilité collective, qui est bien connue des philosophes et des chercheurs en sciences sociales. Dans le cas qui nous intéresse, peut-être a-t-elle plusieurs sens, peut-être même évoque-t-elle plusieurs significations qui ne faisaient pas nécessairement partie de l’intention initiale du Premier ministre.

Mais nous comprenons ce qu’il a voulu dire : il appartient à chacun d’entre nous « d’affronter l’épidémie et d’éviter le confinement ».

Oui, il nous rappelle que nous avons la charge de cela. Mais avoir la charge de quelque chose implique aussi, on le sait, de répondre de ses actes. « Répondre de », c’est le sens premier de la responsabilité.

D’ailleurs, la définition de la responsabilité collective s’y rapporte directement. Marc Neuberg nous rappelle qu’elle désigne d’abord « une situation où les membres d’un groupe sont sanctionnés pour la faute d’un seul » (2). Elle peut aussi s’appliquer au groupe lui-même, qui est alors responsable en tant que groupe, indépendamment des individus qui le composent. Enfin, la responsabilité collective peut aussi désigner la situation de personnes qui pourraient agir pour éviter un mal, mais qui omettent d’agir.

Dans ce dernier cas, la responsabilité collective renvoie à une exigence de solidarité.

Absolument. La référence du Premier ministre à la responsabilité collective se comprendrait alors non seulement comme un appel à la solidarité, mais aussi comme un rappel du fait que, selon le mot de Léon Bourgeois, « il y a entre chacun des individus et tous les autres un lien nécessaire de solidarité» (3).

On peut proposer d’autres concepts qui, à l’image de la solidarité, entrent en résonance avec la responsabilité collective, par exemple l’engagement conjoint, la prise à témoin collective, la conscience collective, la sagesse collective ou l’intelligence collective.

Ainsi, interpréter la déclaration du Premier ministre comme prise à témoin collective signifierait : « Quiconque observe les faits, comme nous le faisons, jugera nécessaire de prendre les mesures de protection appropriées que prescrit le gouvernement ».

Si on l’interprète comme sagesse collective, on se réfèrera par exemple à cette définition de Daniel Andler : « un ensemble de maximes et de compétences partagées qui protègent [une communauté] d’entreprises désastreuses et évitent la ruine de ses membres » (4). La responsabilité collective exprime ici le respect de certaines maximes et compétences que la sagesse collective a sélectionnées.

Mais ne glisse-t-on pas de la responsabilité comme obligation de répondre de ses actes vers l’idée de la responsabilité que l’on évoque quand on dit qu’une personne est responsable, c’est-à-dire qu’elle est une personne sérieuse et réfléchie.

Oui, et l’on trouve trace de ces qualités du caractère au niveau de la responsabilité collective. Par exemple, Marion Smiley défend une « responsabilité collective tournée vers l’avenir » (5). Elle ne concerne pas le passé, comme la responsabilité au sens classique, elle concerne l’avenir, au sens où un groupe (qui peut être une nation) a l’obligation de réaliser des valeurs morales. Or, Smiley ajoute que ce groupe doit avoir un « caractère vertueux », c’est-à-dire qu’il doit être « prudent et attentif dans la poursuite des projets qui lui sont assignés ». Il faut que ses membres, pour employer une expression venant d’un autre contexte, « manifestent une certaine disposition d’esprit » (6).

Et je crois que c’est à une « certaine disposition d’esprit » – une disposition de chacun à s’engager avec d’autres afin d’atteindre un objectif, sans accord préalable – que renvoyait la responsabilité collective dans la déclaration du Premier ministre. La responsabilité au sens classique était hors de propos.

(1) Site de l’Elysée, consulté le 6 février 2021.

(2) M. Neuberg, La responsabilité. Questions philosophiques, Paris, PUF, 1997.

(3) L. Bourgeois, Solidarité, Paris, A. Colin, 1896.

(4) D. Andler, « What has collective wisdom to do with wisdom? », in H. Landemore & J. Elster (dir.), Collective wisdom: Principles and mechanisms, Cambridge, Cambridge University Press, 2012.

(5) M. Smiley, « Future-looking collective responsibility: A preliminary analysis », Midwest Studies in Philosophy, XXXVIII, 2014, p. 1-12.

(6) J’emprunte l’expression à Margaret Gilbert, « La responsabilité collective et ses implications », Revue française de science politique, 58(6), 2008, p. 899-913.

Image: Pete Linforth

Interview réalisée par Laurence Aubron

Toutes les chroniques philo d’Alain Anquetil sont disponibles ici


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