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Chronique de la Conférence de Munich sur la sécurité : Défendre l’Europe – partie 1

Eugène Sandoz 19 February 2019

Aujourd’hui, Mathieu, vous nous faites la chronique de la Conférence de Munich qui se déroule ce week end.

C’est à l’hôtel Bayerisch Hof de Munich, qu’est organisé chaque année durant trois jours la conférence de Munich sur les politiques de défense. Ce rendez-vous, inauguré en 1963 comme un simple séminaire sur l’armement, est devenu avec le temps quelque chose comme l’équivalent pour les questions de sécurité et de défense, du Forum de Davos en économie.

Seulement, il se trouve que le temps où les stratèges mondiaux — experts, diplomates et dirigeants confondus — pouvaient se contenter de commenter intellectuellement l’état géopolitique du monde, avec le recul nécessaire à l’analyse du temps long, est, de toute évidence révolu. Le titre du rapport préparatoire à la conférence en témoigne : le monde se trouve dans un état similaire à un grand puzzle dont on ignore encore quelle image il dévoilera.

« Prévoir est devenu quelque chose de très difficile », affirmait ce matin Jesse Stoltenberg, le secrétaire général de l’OTAN. S’il est donc un maître mot pour caractériser l’esprit de la conférence de cette année, c’est bien celui d’incertitude.

C’est tout singulièrement le cas pour nous autres Européens, en particulier depuis qu’a été officiellement mis à mort le traité FNI sur les forces nucléaires de portée intermédiaire, ouvrant la possibilité d’une nouvelle crise des « euro-missiles » dans le ciel européen.

Serait-il donc possible qu’en 2019, l’Europe comprenne tout à coup que sa vie même est en jeu.

On pouvait donc s’attendre à ce que l’édition 2019 du forum de Munich traite en priorité de la sécurité des Européens.

Oui, et sur ce plan, on le sait, la problématique classique, et somme toute historiquement fondamentale pour la construction européenne, est celle des difficultés des Européens à trouver un point d’équilibre satisfaisant entre la mise en oeuvre de son « autonomie stratégique », et l’incapacité objective qui est la sienne à se défaire tout à fait de la dépendance à l’arsenal de défense américain.

Or, à dire vrai, tout avait plutôt bien commencé pour que l’on progresse sur cette question cruciale, puisque le président de la conférence, Amb Ischinger, respectable diplomate allemand de 72 ans, se présentait hier à la tribune vêtu d’un sweat à capuche aux couleurs du drapeau bleu roi étoilées d’or de l’Union Européenne.

Mais je dirai aussi que tout s’est aussitôt gâté lorsque, dans la foulée, le président roumain Klaus Iohannis a estimé de son côté qu’il serait de bon ton de rappeler que cette année seront fêtées à la fois les 70 ans de l’OTAN, et les 20 ans de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense.

Bien sûr, M. Iohannis ne pensait pas à mal en voulant souffler quelques bougies — seulement en mettant ainsi en évidence l’écart d’ancienneté entre les deux dispositifs de coopération militaire occidentaux, ne faisait-il pas d’ors et déjà pencher la balance en faveur de l’OTAN ?

Eh bien ce matin, la ministre allemande de la défense, Ursula von der Leyen, tranchait en ce sens en rappelant son attachement viscéral à l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord — lequel stipule qu’en cas d’agression d’un des membres, les autres y verront l’équivalent d’une attaque dirigée à leur encontre. En effet, ajoutait-elle, c’est bien cet article 5 qui fait de l’OTAN une alliance non pas simplement militaire mais, bel et bien, politique — au point donc, on le comprend, de barrer la route à toute initiative de l’UE sur ce terrain

Le ministre anglais, Gavin Williamson, avec un sens certain de la répétition, s’est empressé de lui emboîter le pas, allant jusqu’à reprendre à l’identique certains blocs entiers du discours de son homologue dans une étonnante osmose germano-britannique, affirmant , je cite, que « l’OTAN est le fondement de la sécurité européenne ».

Ainsi, face à l’incertitude, la tendance est visiblement à en revenir aux fondamentaux de 70 ans d’âge de l’OTAN contre la jeune vingtaine de la PESD.

Exit donc, l’option stratégique de l’autonomie : sur le plan de la sécurité, l’Union Européenne est politiquement subordonnée  à l’OTAN.

Mais le grand moment de cette matinée à Munich a été le discours de la chancelière allemande elle-même Angela Merkel.

Tout à fait. Et il faut dire que c’a été un succès, puisque l’on parle déjà à l’heure qu’il est dans la presse allemande d’un des « meilleurs discours de Merkel ».

La chancelière y a défendu avec une éloquence effectivement remarquée l’option du multilatéralisme en matière de sécurité. « S’il y a un sujet, il faut en parler, et on trouve la solution », a-t-elle insisté depuis la tribune, en appelant à « travailler tous ensemble » dans le cadre de l’OTAN et de l’ONU ; elle a également défendu une position d’équilibre, où l’on refuse de fermer la vanne des gazoducs russes, tout en garantissant le dépassement du seuil de 2% de contribution financière à l’OTAN comme l’exige Trump.

Mais il y a en réalité deux façons de recevoir le discours de Merkel : ou bien l’on se lève effectivement, comme l’a fait une partie de la salle, pour applaudir à tout rompre une chancelière bientôt retraitée fermement campée sur les positions idéalistes qui caractérisent l’Europe de la seconde moitié du XXe siècle.

Ou bien alors on se met à craindre que cette éthique de la discussion très habermassienne finisse par donner des Européens l’image de braves ingénus en matière de guerre et de paix.

Car, en réalité Merkel incarne ici parfaitement la conception allemande de la politique de défense commune qu’il est possible de mener au niveau européen, fondée sur la coopération technologique, les politiques de développement, le contrôle des armements et la gestion civile des conflits.

Cette vision a de nombreuses qualités, mais elle a aussi des défauts.

Et l’un de ceux-là, si ce n’est le principal, c’est que le multilatéralisme ne permet pas de penser la situation actuelle, où est à l’oeuvre un travail sous-terrain de division des intérêts au sein de l’Union, émanant tant de la vision trumpienne de l’Europe que de celle de Poutine.

Si les élections européennes, comme c’est très probable, se traduisent par une présence accrue des néo-nationalistes au sein même des institutions européennes, qui auront alors tout le loisir de travailler à saper la normativité de ces mêmes institutions aussi longtemps que celles-ci entre en contradiction avec leur ligne nationale — alors la défense commune telle que l’a conçoit Merkel ne vivra pas longtemps.

Mais une autre compréhension de la politique de défense européenne existe, c’est celle que défend de plus en plus la France, et qui veut qu’au multilatéralisme l’on préfère le flexi-latéralisme, et dont je vous parlerai une prochaine fois.