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L’édito d’Albrecht Sonntag – Bienvenue dans la sphère publique européenne

L'édito du jeudi 14 March 2019

[PODCAST]

L’édito d’Albrecht Sonntag, de l’ESSCA Ecole de Management, à Angers.

Aujourd’hui, vous êtes en direct de la « sphère publique européenne ».

 

Oui, et ce qui est curieux, c’est que vous m’entendez très bien, non ?

Oui, oui, on vous entend très bien. Mais pourquoi cela serait-il curieux ?

Eh bien, c’est curieux, parce que depuis que je m’intéresse à la construction européenne – et vous savez que cela commence à faire un bail – tout le monde regrette justement qu’il n’y ait pas de « sphère publique européenne », cet espace de communication et délibération dans lequel se déploie le débat politique éclairé.

C’est le philosophe Jürgen Habermas qui avait théorisé, dans ses écrits des années 60, qu’une telle sphère, aussi appelée « espace public », était le préalable à toute prise de conscience politique, en démontrant le rôle essentiel que son avènement avait joué dans l’émergence des Etats-nations d’aujourd’hui.

Au sein de l’Europe communautaire, la sphère publique est vite devenue un de ses serpents de mer préférés. Tout le monde convenait qu’il y avait autant de sphères publiques que d’Etats-membres. Rien qu’en raison du morcellement linguistique et culturel de l’espace européen, mais aussi en raison d’agendas politiques nationaux divergents, cette sphère publique était impossible.

Pour les pro-européens, ce constat s’accompagnait d’un « hélas ! » sincère ; pour les europhobes, c’était plutôt « encore heureux » ou « manquerait plus que ça ! ». Mais sur le constat même, on était d’accord.

Alors, si elle n’existe pas, comment pouvez-vous prétendre de nous parler aujourd’hui depuis cette « sphère publique européenne » ? Où l’avez-vous trouvée ?

Dans le débat d’idées ! Où voulez-vous qu’elle soit, sinon ?

Car ce dernier a de plus en plus de mal à rester confiné à l’intérieur de ces fameuses frontières linguistiques présumées infranchissables.

Prenez la dernière polémique en cours, au sujet de la tribune publiée par la nouvelle secrétaire générale du CDU allemand dans le journal Die Welt, paraît-il en réponse à la lettre adressée par Emmanuel Macron en vingt-trois langues aux citoyens européens via de titres de presse choisi dans chaque Etat-membre. Vous en avez parlé dans la revue de presse de mardi.

Sans entrer dans le commentaire de cet échange épistolaire – dont se sont déjà chargé beaucoup d’éminents éditorialistes cette semaine – je voudrais simplement en retenir son caractère emblématique pour une tendance lourde.

En fait, on pourrait formuler la thèse selon laquelle la crise même de la démocratie en Europe a pour conséquence une Européanisation du débat.

Je m’explique :

De toute évidence, nous vivons une ère de fragmentation de l’échiquier politique. Cette fragmentation produit non seulement une plus grande instabilité des gouvernements élus, mais pousse aussi les acteurs politiques à s’engager dans un genre de campagne électorale permanente, en polarisant leur discours, en dressant des lignes rouges, en surjouant les postures idéologiques.

En même temps, c’est aussi l’époque de la surinformation permanente et des réseaux de communication transnationaux.

Il en résulte que, contrairement au bon vieux temps des bulles médiatiques nationales hermétiquement fermées, tout ce qui se dit ou écrit quelque part en Europe est immédiatement disséqué ailleurs, fait aussitôt l’objet de sollicitations de commentaires, et finit par susciter ces polémiques goûteuses qui nourrissent la bête médiatique.

La tribune d’Annegret Kramp-Karrenbauer, quel que soit le regard qu’on y porte, est une bonne illustration de cette tendance. Publiée dans un journal clairement situé à droite, elle s’adresse à un parti lui-même menacé par la fragmentation en cours, mais elle est aussitôt engloutie dans un débat transnational, qu’elle le veuille ou non. C’est la même chose avec les « lignes rouges » de Theresa May, les sorties provocatrices de Matteo Salvini, ou même les affiches haineuses de Victor Orban. En quelque sorte, nos leaders politiques découvrent que la sphère publique européenne, elle existe bel et bien malgré eux.

Sauf qu’Emmanuel Macron, lui, s’est adressé de manière intentionnelle aux citoyens européens dans leur ensemble.

C’est vrai. Et à mon avis, il marque un point en prenant acte du fait que les élections européennes de ce printemps se déroulent dans un espace toujours marqué par une grande diversité linguistique, mais s’affranchissant aussi inexorablement des frontières intangibles qui confinaient le débat dans des vases clos nationaux.

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