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« Renaissance guerrière »

Eugène Sandoz 5 March 2019

Bonjour Mathieu, aujourd’hui vous nous parlez de la Renaissance, et vous avez décidé de commencer par nous raconter ce que vous faisiez hier soir…

En effet, je me suis rendu hier soir dans l’un des antiques amphithéâtres de la Sorbonne à
Paris, pour assister à la chaire « Grands enjeux stratégiques », où l’on discutait entre
experts de cette question centrale qu’est l’affirmation stratégique européenne, le tout sous
l’égide bienveillante que figuraient les emblèmes des industries d’armement sponsorisant
l’évènement.
Il y a là, au plafond, une grande fresque dans le style néoclassique et tout à fait surannée ,
qui montrait Adam et Eve en paysage bucolique, tous deux occupés avec une grande
application à escalader l’arbre sur lequel ils parviendraient bientôt à cueillir la fameuse
pomme dont on ne connaît que trop bien le destin… C’est alors que par un jeu de
correspondances tout à fait baudelairien, voici que dix mètres plus bas, l’un des
conférenciers se met à parler lui-aussi de péché originel, celui qu’aurait commis l’Union
Européenne à sa naissance.
C’était en 1992, et le traité de Maastricht, auquel nous devons tout, était à peine signé que
les Européens décidait de la mise en oeuvre des « missions de Petersberg ». Dans ces
missions, on ré-ouvrait, euphoriques, la voie à une politique de défense européenne.
Seulement, et c’est là l’erreur, on jugea alors que l’Union aurait pour rôle dans le nouvel
ordre mondial post-guerre froide d’assurer ce qu’elle saurait le mieux faire, à savoir des
missions de gestion de crise, que l’on envisageait d’appliquer aux Etats faillis de sa
lointaine périphérie.
Autrement dit, au moment de franchir le Rubicon de la politique de défense, l’Union se
constituait fièrement non comme une puissance guerrière, mais comme une force de
pacification, des champions vertueux de la paix dans le monde.

— En quoi ce rapport de l’Europe à la paix est-il un péché originel ?

A priori rien à redire, pour l’époque. Seulement, trente ans plus tard, la situation
stratégique de l’Europe est entièrement différente de ce qu’elle était au moment de
Maastricht. D’une situation historique où l’Europe occidentale sortait en vainqueur de la
guerre froide, et pouvait tranquillement s’autoriser à attendre et voir venir, nous avons
tranquillement, et relativement passivement, dérivé vers l’état présent, où les menaces
tournoient désormais à 360° autour de la forteresse Europe, prise dans l’ « arc tendu des
crises » qui l’assiègent.
La question à poser est : pourquoi n’avoir pas su progressivement prendre la mesure de la
montée de ces menaces et les endiguer en temps voulu ? Je pense que cela s’explique
notamment parce que l’on a cessé de justifier l’existence de l’UE en faisant l’éloge de sa
capacité historique à éviter la guerre.
Ce rapport à la paix — mieux à la pacification active — est effectivement considéré comme
fondateur, mais en retour, il fait de l’Union Européenne le seul ordre politique au monde à
n’avoir jamais défini aucun intérêt stratégique concret, aucune position à maintenir dans la
géopolitique mondiale, et finalement à ne s’être jamais choisi aucun ennemi extérieur.

Ce faisant, le domaine de la sécurité et de la défense révèle combien l’Union Européenne se
montre obsédée d’elle-même, attirée narcissiquement au miroir de son propre mouvement
toujours plus rationnel et exemplaire, toujours en dialogue avec son propre idéal et les
valeurs qu’elles souhaiterait incarner, bien que celles-ci se soient peu à peu vidées de tout
sens. C’est ce qu’incarnaient les missions de Petersberg dans leur coloration hégélienne :
étendre, par des moyens de police et humanitaires, le règne de l’Esprit et du progrès.
Chemin faisant, le crédo de la seule pacification, auquel plus personne dans le monde ne
croît en dehors des Européens, est aujourd’hui devenu un fardeau. Aujourd’hui se révèle
en effet une certaine inadéquation de l’Union européenne à l’égard du contexte
géopolitique nouveau.
C’est donc de ce problème qu’a jugé bon de partir le président français Emmanuel Macron
pour s’adresser aux Européens ce matin.

— Ce matin, des médias de tout le continent diffusait en effet la tribune pour
une (avec emphase) « Renaissance européenne » rédigé par le président
français.

On aurait pu croire l’espace d’un instant, que cette image de la « Renaissance européenne
» évoquée par Macron dans sa tribune signifierait le lancement d’une grande politique de
mécénat d’artiste soutenu par le Conseil Européen ou encore le retour obligatoire par voie
de directive européenne à la sagesse gréco-romaine, mais non.
Non, le message sous-jacent à la Renaissance européenne, consiste plutôt à s’alarmer
collectivement, considérant, je cite, que « jamais l’Europe n’a été autant en danger ».
A cet égard, rappelons-nous : à l’heure de son intronisation à l’été 2017, Emmanuel
Macron semblait convaincu que le salut de l’Union européenne devait passer par une
réforme de la zone euro. Un an et demi plus tard, la focale s’est déplacée, et c’est l’idée de «
protection » qui domine désormais. Protection sociale avec un bouclier, protection des
frontières avec des murs, protection de la démocratie aussi, c’est assez nouveau pour le
noter, par la cyber-bataille numérique qui s’annonce.

Il y a quelque chose de légitime là-dedans. L’Union ne pourra jamais se désigner elle-
même comme une « puissance » — à la grande déception des Français — tant qu’elle ne

saura se choisir des intérêts à défendre, qui ne peuvent raisonnablement pas correspondre
au seul profit marginal des entreprises, bercés par la bonne régulation du marché
commun.
Contrairement aux apparences, nous vivons une époque de re-politisation massive des
affaires publiques, où l’économie tend à passer au second plan. Ce faisant, nous sortons du
rêve des années 1990. Ou, si je file la métaphore biblique, nous sommes en train de nous
rendre compte que nous avons été expulsés de l’Eden.
« La Renaissance Européenne », ce concept, un peu marketing et un peu éloquent à la fois,
donne une idée de ce réveil. Pour l’Europe, renaître veut curieusement dire, revenir à la
dure réalité de la guerre, où l’on défend d’abord son pré carré.

Mais ne pouvait-on s’en douter déjà depuis un certain temps ? Faire renaître l’Europe,
n’est-ce pas la traduction pure et simple, en plus élégante peut-être, de la rhétorique du
Make America Great Again ? Trump est décidément le nom d’un électrochoc.