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Allemagne et religions, vers un débat renouvelé ? – La chronique de Marie-Sixte Imbert

Écrit par sur 22 décembre 2021

Cette semaine, nous retrouvons Marie-Sixte Imbert, directrice des opérations de l’Institut Open Diplomacy, pour sa chronique “Relations franco-allemandes”.

Alors que la laïcité fait débat à intervalles plus ou moins réguliers en France, quelle place pour la religion de manière générale en Allemagne ?

En France, la laïcité constitue un des fondements de la République. En Allemagne, l’histoire est un peu différente. Si les libertés de religion et de confession sont garanties, si l’État est neutre, il n’est pas laïc. Le préambule de la Loi fondamentale rappelle d’ailleurs la responsabilité des Allemands “devant Dieu et les hommes”. Selon le Tribunal constitutionnel, cette “neutralité philosophique et spirituelle […] n’implique pas une conception de séparation stricte de l’État et de l’Église, mais une attitude qui conçoit la liberté de croyance comme valeur ouverte et vaste”. 

Neutralité étatique, tolérance et parité : l’Allemagne reconnaît ainsi trois “religions établies”. L’État et les Églises sont des sphères de pouvoir qui se complètent et s’influencent de manière réciproque, et qui coopèrent. Avec au fondement du consensus politique la conviction que les religions contribuent à la cohésion de la société.

“Religions établies”, qu’est-ce cela signifie ?

Trois sont considérées comme “établies”, ou comme des “collectivités religieuses de droit public” en Allemagne : l’Église luthérienne, l’Église catholique, et la communauté juive. Elles ont ainsi le statut juridique de “personne morale de droit public”. 

Ce qui donne lieu à une particularité presque unique au monde : c’est “l’impôt d’Église”. Il est prélevé par l’État pour le compte du culte dont le contribuable se déclare membre. C’est en moyenne 8 à 9 % de l’impôt sur le revenu. Et il est obligatoire – à moins de quitter officiellement son Église ou de se déclarer “sans confession”. Autre particularité : les cours d’éducation religieuse, obligatoires dans les écoles publiques. Tandis que les religions “établies” ont des représentants au sein des conseils de surveillance des radios publiques, ou que les membres du clergé sont rémunérés par l’État.

Ces Églises considérées comme “établies” jouent donc un rôle important dans la vie publique allemande, qu’elle soit économique ou politique ?

Oui, beaucoup plus qu’en France. En matière sociale, sanitaire, éducative et caritative, ce qui est souvent pris en charge par l’État en France, l’est dans un certain nombre de cas par les Églises en Allemagne. Ce sont des hôpitaux, crèches et écoles maternelles, plannings familiaux, foyers pour personnes en situation de handicap, maisons de retraite, etc. Les organismes religieux sont ainsi le deuxième employeur du pays après l’État. Etat qui contribue financièrement à leur fonctionnement : ces organismes prennent en charge des fonctions sociales majeures de manière décentralisée – un enjeu clé après 1945 en Allemagne. 

En matière sociale donc, mais aussi politique, les Églises sont beaucoup plus présentes en Allemagne. Et peuvent même être considérées comme des contre-pouvoirs face à un État totalitaire. Avec des manifestations impensables en France : des responsables politiques qui citent des versets de la Bible, un grand parti (la CDU) qui se réclame du christianisme, ou encore l’ouverture des congrès du SPD lui-même par un service religieux oecuménique. 

Les Églises jouent donc un rôle majeur en Allemagne, et disposent d’une grande influence. Au-delà des institutions, que représentent-elles au sein de la population ?

Pluralité et sécularisation croissantes sont deux caractéristiques majeures, avec 23,7 millions de catholiques, 22,3 millions de protestants, 4,4 millions de musulmans (dont deux-tiers originaires de Turquie), ou 100 000 juifs. A contrario, près de 30 millions d’Allemands ne sont membres d’aucune religion, soit 37 % de la population. Une proportion aussi liée à l’empreinte de sécularisation laissée par la RDA dans les anciens Länder de l’Est. 

L’islam représente un cas particulier, avec de nombreux membres, mais pas de statut de “religion établie”. La constitution d’une représentation unique serait un premier pas, mais d’ores et déjà certains Länder ont introduit l’enseignement de l’islam à l’école.

L’arrivée au pouvoir d’une nouvelle coalition fédérale, plus à gauche, peut-elle conduire à des évolutions en matière de relations entre l’État et les Églises en Allemagne ?

Certainement, le contrat de coalition entre le SPD, les Verts et le FDP est le plus séculier depuis longtemps, alors que moins de 50 % des députés déclarent être membres d’une religion. Avec des débats à venir concernant le statut juridique des communautés religieuses et le respect de l’État de droit, les conditions de l’interruption volontaire de grossesse ou de la procréation médicalement assistée, la remise en cause de l’autonomie des Églises en matière de droit du travail, ou la fin des versements de l’État aux Églises – soit environ 550 millions d’euros par an. 

Finalement, il y a bien sûr des différences majeures entre nos deux pays – si l’on met de côté la question de l’Alsace-Moselle. La séparation Églises-État peut connaître un certain flou en Allemagne : par exemple, les constitutions régionales peuvent insister plutôt sur la séparation ou la coopération. Mais face à la diversité culturelle et religieuse croissante ainsi qu’à l’augmentation du nombre de personnes “sans religion”, la question majeure est sans doute celle d’une évolution de la relation entre les Églises et l’État. Avec en toile de fond l’enjeu du vivre ensemble. 

Marie-Sixte Imbert au micro de Cécile Dauguet


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