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La politique de défense et de sécurité face à un tournant en Allemagne – La chronique de Marie-Sixte Imbert

Écrit par sur 23 mars 2022

Cette semaine, nous retrouvons Marie-Sixte Imbert, directrice des opérations de l’Institut Open Diplomacy, pour sa chronique “Relations franco-allemandes”.

Face à la guerre en Ukraine, depuis fin février, le tournant stratégique en Allemagne et en Europe est spectaculaire. Pourquoi revenir aujourd’hui plus précisément sur la défense ?

Une décision prise la semaine dernière a fait couler beaucoup d’encre, au motif que l’Allemagne abandonnerait la défense franco-allemande. Il me semblait important d’examiner cela plus en détails. La ministre fédérale de la Défense, la sociale-démocrate Christine Lambrecht, a annoncé l’achat de jusqu’à 35 avions de combat américains F35, en plus d’Eurofighter produits par Airbus. 

Quel est le contexte, particulier, de cette annonce ?

Le 27 février dernier, au Bundestag, le Chancelier Olaf Scholz a parlé de “Zeitenwende” : de “changement d’époque”. Le monde a changé : la politique de défense et de sécurité, étrangère et énergétique, doit donc aussi changer. Ce discours a été accompagné d’annonces majeures, avec notamment la création d’un fonds spécial pluriannuel de 100 milliards d’euros pour la défense. Et le budget de la défense sera augmenté à plus de 2 % du PIB, dès cette année.

Pour l’Allemagne, c’est une prise de conscience des menaces, et des responsabilités nationales et européennes. En décembre, le contrat de coalition fédérale parlait de “souveraineté européenne”. Fin février, Olaf Scholz a, à nouveau, rappelé l’importance de la coopération franco-allemande. Pour l’Allemagne, ces différentes échelles vont de pair, sont complémentaires pour agir.

Comment l’Allemagne peut ainsi concilier achats américains et construction d’une défense européenne ?

D’ici 2030, l’Allemagne doit remplacer ses Tornado, plus de 80 avions. On aurait pu espérer voir Berlin acheter des Rafale, mais ils ne peuvent pas transporter de bombe nucléaire américaine : ce sont les F35 qui permettront à notre voisin de remplir son rôle dans le cadre de la mission de dissuasion de l’Otan. 

Quant à lui, le projet de système de combat aérien du futur, le SCAF, ne doit voir le jour que d’ici 2040. Il a été lancé d’abord en franco-allemand en 2017, puis l’Espagne l’a rejoint. Et il connaît notamment des difficultés industrielles de partage des rôles et des brevets, entre le français Dassault qui veut en être le leader, et Airbus.

Pour en revenir aux F35, c’est donc avant tout une question de timing et de mission ?

La question est : seront-ils vraiment des avions de transition, et leur coût ne risque-t-il pas d’inciter l’Allemagne à abandonner le projet de SCAF ? Ne remplacer que partiellement les Tornado signale sans doute la volonté allemande de maintenir son engagement européen. Mais acheter des matériels américains, c’est accepter l’obligation de s’inscrire dans l’environnement technologique américain. Les matériels français sont, eux, interopérables avec différents systèmes. D’ailleurs, au plan stratégique, la France insiste sur l’autonomie, mais aussi la complémentarité UE-Otan.

On parle de renouvellement de matériels : quel est donc l’état de l’armée allemande ?

Oui, “renouvellement” est un terme important. Avec les F35, l’Allemagne ne se “réarme” pas, mais se modernise. Il faut dire que son armée en a bien besoin, et depuis longtemps. Olaf Scholz l’a dit le 27 février avec une certaine ironie, mais il souhaite des “avions qui volent, de[s] bateaux qui prennent la mer et de[s] soldats qui sont équipés de manière optimale”. Tandis que selon Christine Lambrecht ce week-end, les capacités de transfert d’armes à l’Ukraine sont déjà épuisées. 

C’est pourquoi l’Allemagne entend à la fois renouveler, et rattraper. Et l’enjeu n’est pas que budgétaire. Le pays dépensait 1,4 % de son PIB pour sa défense, 48 milliards d’euros. C’était plus que la France – 41 milliards à plus de 2 % de son PIB. Pour l’Allemagne, il faut donc dépenser mieux, entre réformes administratives et plus grande efficacité, et surtout déterminer l’utilité de cet argent en repensant sans doute les missions et engagements.

Dans ce contexte, quel rôle pour la coopération franco-allemande en matière de défense ?

Depuis le Brexit, c’est avec l’Allemagne que la France peut avancer le plus en matière de défense au sein de l’UE. Cette coopération, ancienne, est déployée avec le Conseil franco-allemand de défense et de sécurité, qui rassemble les ministres concernés. La coopération est aussi opérationnelle, avec notamment la Brigade franco-allemande – même si son engagement reste limité. La coopération est aussi industrielle : on en attend des écononomies d’échelle, l’interopérabilité et un développement technologique. Mais le diable s’y niche dans les – nombreux – détails.

Tout cela prend donc du temps, quand bien même il y a urgence à agir. Comment résoudre ce décalage ?

Nous partons de situations, de parcours très différents. L’Allemagne s’est longtemps définie comme pacifiste, comme une puissance civile multilatérale. Elle a développé une lecture plus économique que politique du monde. Il faut des réformes, on l’a dit, mais surtout, il faut une stratégie globale. C’est sans doute ce travail qui a été initié avec le projet de “stratégie de sécurité nationale” lancé vendredi, le 18 mars, par Annalena Baerbock, la ministre des Affaires étrangères. En un an, ce projet interministériel et participatif doit permettre une réflexion d’ensemble. Tandis que le Conseil européen doit adopter la boussole stratégique en fin de semaine. Pour la France, il faut de la patience, une volonté politique continue d’avancer, et faire des compromis.

Marie-Sixte Imbert au micro de Laurence Aubron


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