Tous les mercredis, écoutez Iris Herbelot discuter d'un sujet du secteur spatial. Tantôt sujet d'actualité ou bien sujet d'histoire, découvrez les enjeux du programme européen Hermès, de la nouvelle Ariane 6, ou encore de la place de l'Europe dans le programme Artémis. Ici, nous parlons des enjeux stratégiques pour notre continent d'utiliser l'espace pour découvrir, innover, et se défendre.
Nous nous retrouvons aujourd’hui pour un épisode consacré aux méga constellations, ces essaims de satellites en orbite terrestre lancés par des entreprises du secteur spatial, pour leur propre compte.
C’est une configuration assez particulière, et toutes les méga constellations ou projets de méga constellation ne sont pas exclusivement pour le compte d’entreprises du secteur spatial, mais c’est une tendance qui dévoile à la fois une forme de monopole, et une forme de fragilité de leur modèle économique.
Avant de creuser sur les entreprises concernées et leur modèle économique, qu’est-ce qu’une méga constellation et quel en est le but ?
Les méga constellations sont des centaines – voire des milliers – de satellites, parfois extrêmement petits et qu’on appelle alors des cubesats à cause de leur forme cubique et de leur rôle de satellite. Le but de ces constellations est de fournir un service de communications téléphoniques et de réseau internet. L’exemple le mieux connu est celui de Starlink, la constellation de SpaceX. Starlink a déjà plus de dix mille satellites en orbite basse terrestre, et jusqu’à quarante deux mille sont prévus. Beaucoup connaîtront aussi OneWeb, la constellation d’Eutelsat, le leader européen qui opérera IRIS² ; et Kuiper, la constellation Amazon qui est un client d’Ariane 6. Ces deux derniers sont intéressants d’ailleurs, parce qu’Eutelsat a placé nombre de ses satellites en orbite avec des Falcon 9 de SpaceX, faute de lanceurs européens. Ç’a longtemps été l’emblème de l’échec de la souveraineté européenne en termes d’accès à l’espace, qu’une entreprise européenne fasse appel à une entreprise américaine pour placer des satellites de service européens. Et l’incohérence est renversée dans le cas d’Amazon : Jeff Bezos est le propriétaire de Blue Origin, une entreprise du spatial, qui conçoit et fabrique des lanceurs, mais qui n’est pas capable de placer elle-même ses propres satellites en orbite et doit se tourner vers Ariane.
Nous avons régulièrement parlé des dangers d’encombrements de l’orbite terrestre et du syndrome de Kessler, le scénario catastrophe qui pourrait en résulter. Existe-il une limite au nombre de satellites qu’il est possible de placer en orbite pour ces entreprises ?
Non, et c’est bien le problème. Les méga constellations reposent sur le principe de la quantité, pas de la qualité. Là où IRIS² prévoit d’être une constellation de satellites de communications sécurisées sur plusieurs orbites pour assurer la meilleure couverture, les chiffres ne sont pas du tout les mêmes que pour Starlink ou les constellations chinoises en train d’être déployées. Quand on parle de plus de quarante mille satellites pour Starlink, ça n’est même pas des satellites en fonctionnement en même temps. SpaceX renouvelle sa flotte constamment, ce qui lui permet de justifier l’usage de ses lanceurs et la fabrication de fusées toujours plus gigantesques, mais c’est une source de pollution et d’inquiétudes.
A fortiori si de nouveaux acteurs étatiques comme la Chine et privés comme Amazon se lancent à leur tour dans des méga constellations.
L’orbite terrestre ressemble déjà au périphérique d’une mégapole aux heures de pointe, et ça va empirer. Outre les risques de carambolage, ça crée aussi une pollution lumineuse qui menace les espèces sauvages, en empêchant les espèces diurnes de dormir la nuit et en perturbant le cycle de vie des espèces nocturnes. Et c’est une pollution lumineuse et physique pour l’observation scientifique du ciel et du cosmos, qui gêne et frustre les astrophysiciens. Faute de régulations, on va droit dans le mur. Sauf que c’est un modèle économique déjà atypique, et ça le fragiliserait encore plus d’imposer des limites à ces entreprises.
De quel modèle économique parle-t-on ici ?
SpaceX en est le meilleur exemple. C’est à la fois le fabricant des satellites, des fusées qui les placent en orbite, l’opérateur des satellites, et le fournisseur d’internet permis par Starlink. Ça peut sembler vertueux de prime abord, on dirait une intégration horizontale au sein d’une même entreprise. Mais SpaceX est donc largement dépendant du renouvellement constant de sa flotte de satellites pour justifier de la fabrication et des lancements de ses fusées. Son modèle économique repose sur le fait que ses satellites sont petits et ont une durée de vie limitée, plutôt qu’une taille plus importante mais réduits en nombre et conçus pour durer.
C’est ce modèle qui a été sélectionné pour IRIS².
Absolument. En privilégiant des satellites plus durables, moins nombreux, et en plus placés sur des orbites différentes, ce qui les rendra moins vulnérables à des impacts potentiels. IRIS², comme l’Europe, est loin d’être parfaite, mais son modèle est plus raisonnable sur le long-terme, même si ça retarde sa mise en service, et donc la commercialisation de la constellation.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.