La guerre des étoiles

Le programme martien européen

© ESA (TGO) Le programme martien européen
© ESA (TGO)

Tous les mercredis, écoutez Iris Herbelot discuter d'un sujet du secteur spatial. Tantôt sujet d'actualité ou bien sujet d'histoire, découvrez les enjeux du programme européen Hermès, de la nouvelle Ariane 6, ou encore de la place de l'Europe dans le programme Artémis. Ici, nous parlons des enjeux stratégiques pour notre continent d'utiliser l'espace pour découvrir, innover, et se défendre.

Nous nous retrouvons aujourd’hui pour parler du programme martien européen. Nous avons consacré plusieurs de nos derniers épisodes de La guerre des étoiles à la Lune, quelles sont les ambitions européennes pour la planète rouge voisine ?

Comme pour la Lune, l’Europe, par le biais de l’ESA, son agence spatiale, coopère avec la NASA et d’autres agences spatiales nationales pour explorer la quatrième planète de notre système solaire, Mars.

Les ambitions martiennes pour l’ESA sont purement scientifiques, et sans intention d’y emmener des astronautes. Donc les enjeux par rapport à la Lune sont différents. Avec Mars, il s’agit de pouvoir envoyer des sondes et des rovers en orbite martienne et à la surface de Mars ; de collecter des données, des échantillons et de les analyser, y compris en ramenant ces échantillons. L’objectif ultime est de déterminer s’il y a eu de la vie sur Mars, par le biais notamment du programme ExoMars, mené conjointement par l’ESA et la NASA.

Vous nous disiez que poser un rover sur la Lune était particulièrement compliqué, est-ce qu’ExoMars doit faire face aux mêmes difficultés ?

Non, Mars est plus loin, donc cela prend plus de temps de l’atteindre, mais il est ensuite moins dur d’y atterrir. Et ExoMars doit faire face à d’autres difficultés cela dit : la NASA a annulé sa participation quelques années après la genèse du programme faute de moyens financiers, la mission Rosalind Franklin du programme a été annulée dans un premier temps car le programme était originellement une coopération entre l’ESA et Roscosmos, l’agence spatiale russe. Après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’ESA s’est tournée à nouveau vers la NASA pour poursuivre le programme. Pour l’instant, la NASA doit toujours fournir le service de lancement et les radiateurs pour garder le rover au chaud et fonctionnel ; mais avec les coupes budgétaires des programmes scientifiques outre-Atlantique dont on a déjà parlé, l’ESA ne pourra vraiment pousser un soupir de soulagement qu’en 2028, date de lancement prévu.

C’est donc l’ESA qui est porteuse du programme ExoMars ?

Absolument, c’est le programme martien européen le plus ambitieux à ce jour, mais pas le seul ! La sonde TGO envoyée en 2016 orbite Mars et sert de relais de communications et analyse l’atmosphère martienne. Le rover d’ExoMars qui sera lancé en 2028 doit aller creuser et prélever une carotte d’échantillon jusqu’à deux mètres de profondeur sous la surface martienne, là où les échantillons récoltés auront été préservés des températures et des radiations qui affectent la planète et le paysage martien.

Pourquoi y a-t-il un battement si long entre les deux missions d’un même programme ?

En plus de la perte de coopération avec Roscosmos pour l'atterrisseur russe, qui a retardé le lancement de la mission initialement prévue pour 2022, il y a une contrainte de fenêtres de lancement pour Mars. On parlait de la difficulté d’alunir en raison des cratères lunaires et de la proximité de notre satellite, pour Mars la difficulté est de lancer une fusée dans des conditions optimales pour atteindre Mars avec le carburant dont elle et les instruments embarqués disposent, et d’atteindre la planète le plus rapidement possible. Ces conditions sont réunies tous les vingt-six mois uniquement, donc si un élément –que ce soit l’instrument, le lanceur, le pas de tir ou la météo– n’est pas prêt à temps, il faut reporter le lancement à plus de deux ans plus tard.

Et de quels autres programmes martiens l’ESA est-elle porteuse ?

En plus d’ExoMars, qui représente un coût considérable pour l’ESA, il y a la question épineuse du Mars Sample Return. Plusieurs initiatives de différentes agences spatiales existent pour rapporter des échantillons martiens sur Terre ; nous avions parlé de Tianwen-3 dans notre épisode consacré au programme spatial chinois, par exemple. L’agence japonaise, la JAXA, travaille sur un projet pour ramener des échantillons de Phobos, l’un des deux satellites naturels de Mars. Mais c’est les échantillons collectés par le rover américain Persévérance qui est au cœur des espoirs européens. Sauf qu’avec les aléas américains que l’on connaît bien maintenant, les discussions ont été complètement mises en suspens. Le renomination de Jared Isaacman à l’administration de la NASA pourrait redonner un coup de boost aux ambitions martiennes américaines, sauf que les coupes budgétaires des missions scientifiques ne vont pas disparaître outre-Atlantique. Malgré sa dépendance à la NASA, l’ESA fait partie des négociations avec RocketLab, une entreprise privée qui a proposé de ramener les échantillons martiens. Et RocketLab propose de le faire pour un coût de 4 milliards de dollars avant 2031 ; il est donc envisageable que l’ESA se saisisse de cette offre même si la NASA ne souhaite pas y souscrire.

Il faut donc comprendre que l’ESA continue de développer ses partenariats même sans Roscosmos et la NASA.

Absolument. C’est visible sur tous les programmes de l’ESA, lunaires, martiens, d’observation et d’exploration, et satellitaires. L’ESA n’a jamais limité ses partenariats à seulement la NASA, mais la perte de coopération historique avec d’abord Roscosmos en raison de la guerre en Ukraine ; puis avec la NASA en raison de l’administration Trump ont renforcé cette logique de créer des partenariats avec des entreprises du secteur privé et d’autres agences spatiales, notamment les agences canadienne et japonaise, mais aussi chinoise et indienne.

C’est une logique qu’on retrouve aussi à l’échelle plus petite des agences spatiales nationales européennes. Par exemple la DLR, l’agence spatiale allemande, et le CNES, l’agence spatiale française, travaille conjointement avec l’agence japonaise –la JAXA– sur Idefix, le rover qui doit se poser et explorer Phobos, dont on parlait plus tôt, dans le cadre de la mission MMX, Martian Moons Exploration. C’est un bel exemple de coopération intra- et extra-européenne pour un programme martien scientifique, sans la participation de la NASA.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.