Tous les mercredis, écoutez Iris Herbelot discuter d'un sujet du secteur spatial. Tantôt sujet d'actualité ou bien sujet d'histoire, découvrez les enjeux du programme européen Hermès, de la nouvelle Ariane 6, ou encore de la place de l'Europe dans le programme Artémis. Ici, nous parlons des enjeux stratégiques pour notre continent d'utiliser l'espace pour découvrir, innover, et se défendre.
Nous nous retrouvons aujourd’hui pour un épisode consacré à l’administration Trump, et plus particulièrement à l’administration de la NASA, l’agence spatiale américaine. Plusieurs nominés, d’abord Jared Isaacman, puis Sean Duffy, puis à nouveau Isaacman, se sont succédés depuis le début du nouveau mandat de Donald Trump. La NASA a-t-elle finalement un administrateur ?
Oui ça y est, c’est chose faite ! Le Congrès a approuvé la nomination d’Isaacman à la tête de la NASA le 17 décembre 2025, le proche d’Elon Musk tient désormais les rênes.
Quels sont les pouvoirs de l’administrateur de la NASA ?
Il définit notamment les grandes lignes directrices des programmes spatiaux américains, et a une influence sur l’allocation des budgets de l’agence aux différents départements et programmes, même si l’administration Trump a une implication bien plus importante qu’usuelle sur les fonds et les priorités des agences fédérales, par exemple en ayant exigé que les quotas de diversité à l’embauche soient révoqués.
Lors de la première nomination d’Isaacman en décembre 2024, vous aviez souligné que sa proximité avec Elon Musk et le fait qu’il soit lui aussi un homme d'affaires du secteur privé influencerait sa politique spatiale. Est-ce toujours le cas ?
Oui, parce que la tendance à déléguer et sous-traiter à des partenaires commerciaux privés a le vent en poupe. En ce qui concerne les intérêts d’Elon Musk, la renomination d’Isaacman montre que Donald Trump n’est plus en froid avec le patron de Space X. En revanche, les ambitions martiennes d’Elon Musk divergent apparemment de celles d’Isaacman ; Musk a annoncé que le Starship s’envolerait pour Mars fin 2026 —ce qui est tellement optimiste que c’est irréaliste, soyons clairs : le Starship n’est pas encore optimisé, n’a pas encore les autorisations de lancements commerciaux— là où Isaacman brosse le Congrès et l’administration Trump dans le sens du poil, en mettant l’accent sur la Lune et sur la course à l’avantage technologique, stratégique et situationnel en orbite terrestre dans le cadre de la rivalité sino-américaine.
Si Isaacman porte le programme Artémis, cela reste avantageux pour Elon Musk, qui en est un bénéficiaire.
Absolument, dans la mesure où Space X est le sous-traitant de toute l’architecture de lancement, le Starship Launch System –SLS–, Elon Musk a à gagner si la NASA décide finalement de maintenir le programme Artémis après la troisième phase de retour des astronautes sur la Lune. Et Isaacman s’est défendu lors de son audition au Congrès de toute forme de connivence avec Musk, il a même défendu l’appel à compétition pour l’alunisseur de Sean Duffy, qui était l’administrateur intérimaire ces derniers mois. Et le Sénat l’a passé au grill sur ses relations avec Musk, Trump et ses donations au parti républicain !
Ce qui ne veut pas dire qu’Isaacman sera complètement impartial : il a été approuvé en partie grâce à son Projet Athena.
Qu’est-ce que le projet Athena ?
C’est un document qui a fuité après le retrait d’Isaacman début 2025. C’est son projet qu’il a maintenant peaufiné et qu’il défend, de ne pas maintenir une occupation pérenne humaine de la Lune, de ne pas en faire une base scientifique et d’exploration ; mais plutôt de déléguer les missions scientifiques au secteur privé par un système d’appel d’offres et de contrats. En clair, continuer à purger les branches scientifiques de la NASA et se reposer sur des partenaires commerciaux.
Dit comme ça, Isaacman semble complètement jouer la main d’Elon Musk et Donald Trump.
Il est certain que ce n’est pas un héros de la recherche scientifique publique que la NASA gagne, mais au moins il a le bénéfice d’être l’administrateur légitime, et puis dans la mesure où il est nommé pour au moins la durée du mandat de Trump, il a un intérêt à défendre le budget le plus important possible de l’agence, ce qui le mettra en porte-à-faux avec Trump.
Comment ça ?
La nomination d’Isaacman est un point positif dans le sens où avoir une personne à la tête de la NASA qui est légitime, qui a été nominée par l’exécutif et confirmée au poste par le législatif, permet d’avoir une figure crédible pour défendre les objectifs choisis et se battre pour le respect des appropriations votées par le Congrès. Et on sait à quel point c’est peu le cas en ce moment aux Etats-Unis, il n’y a qu’à regarder les exemples de fonds retirés à US AID, à la débauche de fonds publics et privés pour détruire une partie de la Maison Blanche (sans autorisation du Congrès d’ailleurs) et construire une nouvelle aile ; et encore plus récemment le projet annoncé de Trump de s’approprier personnellement les revenus pétroliers de l’occupation américaine du Venezuela. Donc la NASA gagne, en théorie, un champion pour la défendre avec la nomination d’un administrateur. Et Isaacman aura également pour responsabilité d’honorer les partenariats conclus ante-Trump, malgré les aléas diplomatiques, on peut notamment penser à l’ESA en dépit de la situation au Groenland, par exemple.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.