L'éco, du concept au concret

Monopoles, oligopoles, et conglomérats ; faut-il casser les béhémoths ?

Anti-trust legislation. Monopoles, oligopoles, et conglomérats ; faut-il casser les béhémoths ?
Anti-trust legislation.

La chronique "L'éco, du concept au concret" part d'une idée simple : éclairer l'actualité économique et la rendre plus accessible avec Arnaud WITTMER, une fois par mois.

Comme chaque mois, je suis avec Arnaud, doctorant en sciences économiques à Strasbourg. Aujourd’hui Arnaud, vous voulez prendre un peu de distance avec l’actualité, c’est bien ça ?

Exactement. Un sujet que j’ai envie d’évoquer depuis un moment, c’est celui des conséquences de la concentration économique, plus particulièrement du côté de l’offre. Qu’est ce qui rend un monopole, un oligopole, un cartel ou un conglomérat moins efficient qu’une multitude d’entreprises et quelles sont les différences entre ces entités.

Monopole et oligopole, j'arrive à peu près à situer ; le monopole, on a une seule entreprise sur le marché, oligopole, une poignée d'acteurs qui se le partagent. Dans les deux cas, une forte demande. Par contre, j’entends rarement parler de cartel et conglomérat.

Un cartel, ça va désigner cette situation où plusieurs entreprises vont se rencontrer et mettre d’accord sur la manière dont ils vont « découper » un marché. Que ce soit en fixant des prix relativement plus haut que la normale qu’ils respecteraient tous, ou en s’accordant sur des parts de marché. Je vous ai déjà parlé plusieurs fois des pays de l’OPEP, qui sont un cartel, mais en France, on a aussi l’exemple des marché des télécommunications.

En 2005, les trois entreprises présentes sur le marché, donc Orange, SFR, et Bouygues, sont condamnées à payer une amende d’un peu plus de 500 millions d’euros par le Conseil de laconcurrence (ancêtre de l’Autorité de la Concurrence actuel en France). La raison principale était donc l’entente sur les prix (en se mettant d’accord pour pratiquer des prix similaires).

Et un conglomérat ?

Un conglomérat, c’est un cas un petit peu différent. Ça peut désigner une seule entreprise ou un groupement d’entreprises, mais dans les deux cas, le conglomérat regroupe des activités qui n’ont absolument rien à voir. LVMH en est un exemple, avec des entreprises de montres et joailleries, regroupées avec des entreprises de vins et spiritueux, ou de mode.

L’un des conglomérats les plus connus historiquement, parce-que c’est celui qui a donné naissance aux lois visant à les interdire aux Etats-Unis, c’est celui de la Standard Oil Company. On est au tout début du XXe siècle, alors que les Etats-Unis commencent à fédéraliser les Etats les plus à l’Ouest pour unifier le territoire. Une quarantaine d’entrepreneurs confient leur activités à neuf gestionnaires, les « trustees », au sein de la Standard Oil Company. L’objectif est de préserver leur situation de dominance (monopole ou oligopole) non plus seulement d’un secteur, mais d’un pan entier de l’économie américaine.

En se regroupant ainsi, ils pouvaient se protéger mutuellement. Imaginez qu’une nouvelle entreprise manufacturière d’armes ne veuille s’installer dans un état américain, elle ne s’opposerait non pas seulement à la concurrence de son secteur, mais aussi aux entreprises évoluant dans la Standard Oil Company.

Le conglomérat pouvait, par exemple, refuser de lui vendre les matériaux nécessaires à la production de ces armes à feu.

Et je suppose qu'un tel niveau de concentration a fini par alerter les pouvoirs publics ?

Assez rapidement, oui, mais le trust a été fondé en 1882, et il faudra attendre 1911 pour qu’il soit dissous par les États-Unis. Ça aura pris presque trente ans, et pendant ce temps là, donc, il s’agissait du plus grand conglomérat des États-Unis.

Le nom qu’on donne à la législation s’opposant à ces pratiques vient directement de « trustee », donc ce gestionnaire dont je vous parlais avant. Ce sont les lois anti-trust, dont le Sherman Antitrust Act.

Il y a d’autres exemples de conglomérats, comme la East India Company britannique, qui avait à sa disposition sa propre flotte et sa propre armée pendant près de deux siècles afin de gérer les possessions britanniques en Inde.

Est-ce que ces législations existent encore aujourd’hui?

Oui, à la fois dans le droit national et international. Si on regarde du côté de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), le monopole n’est pas interdit « de fait » mais il est très largement sous-entendu que les États membres de l’OMC doivent s’assurer à la fois que 1/ l’entreprise monopolistique n’entre pas en opposition avec la libre concurrence et 2/ si un compétiteur venait à s’insérer sur le marché, l’État doit s’assurer que l’entreprise en situation de monopole n’essaye pas de l’étouffer.

Au niveau de l’Union européenne, on voit d’un mauvais œil les monopoles d’État. L’ouverture à la concurrence de la SNCF s’est fait notamment sous l’impulsion et la demande de la Commission européenne.

Enfin, au niveau national, il existe une Autorité de la concurrence, qui est l’institution qui avait notamment condamné les opérateurs de la télécommunication dont je vous parlais plus haut.

Donc, de manière générale, les monopoles, oligopoles, ou autres, sont interdits.

Oui, pour plusieurs raisons ; d’abord, parce qu’avec un monopole privé non naturel, on réduit l’innovation. Sans concurrence, l'entreprise n'a aucune raison de baisser ses prix ni d'améliorer ses produits. Elle peut se contenter de collecter ce que les économistes appellent une "rente de monopole", qui est un surprofit que les consommateurs n'ont d'autre choix que de payer. À modérer toutefois, parce-que la taille des entreprises est importante ; il faut dégager des profits pour pouvoir investir dans l’innovation.

On peut trouver un exemple de comportement anticoncurrentiel du côté des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft) ; avec Facebook notamment, qui a tendance à racheter certains compétiteurs principaux pour capter leur innovation.

Et vous avez déjà aussi souligné que le monopole se fait souvent au détriment de la demande.

Tout à fait. Il existe des monopoles naturels ou d’Etat, mais dans ces cas là, l’Etat intervient souvent pour agir sur les prix et garantir une situation qui ne porte pas préjudice au consommateur. Un exemple de monopole (ou duopole) qui fonctionne, en tout cas du côté européen, c’est Airbus.

Quelque chose qu’on observe ces dernières décennies, notamment aux US avec les GAFAM, c’est qu’on a tendance à tolérer ces monopoles pour des raisons stratégiques, notamment en opposition à la Chine. Pour des raisons protectionnistes, en Europe, on commence aussi à protéger les secteurs stratégiques, avec l’automobile par exemple, où l’UE a mis en place une taxe sur les importations de véhicules électriques chinois. Taxe nécessaire en raison du manque d’investissement dans l’innovation des constructeurs européens, en position d’oligopole.

D’un côté comme de l’autre de l’Atlantique, ces décisions trouvent un certain sens. Mais l’histoire a prouvé que le laxisme sur la question du monopole privé finit souvent par poser problème. À voir si ce sera différent cette fois-ci…

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.