La chronique "L'éco, du concept au concret" part d'une idée simple : éclairer l'actualité économique et la rendre plus accessible avec Arnaud WITTMER, une fois par mois.
Aujourd’hui, comme chaque mois, je suis avec Arnaud, doctorant en sciences économiques à Strasbourg, bonjour Arnaud.
Le 17 janvier dernier, l’Union européenne a finalement signé l’accord de libre échange avec le Mercosur, après presque vingt-cinq ans de blocages et d’âpres négociations, notamment sur les questions des produits alimentaires. Et votre constat, Arnaud, c’est que ce traité risque de forcer la main desagriculteurs européens sur la question du bio.
Tout à fait !
Alors d’abord, pour rappel, avec le Mercosur, l’Union européenne cherche à sécuriser de nouveaux partenaires en Amérique du Sud, nommément le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay. Les blocages sur les négociations ont été dépassées parce-que l’UE avait besoin de trouver des partenaires autres que les US, notamment en raison l’imprévisibilité de sa politique étrangère.
L’accord a été le sujet d’importantes critiques de la part des agriculteurs européens, qui manifestaient devant le Parlement européen jusqu’au jour même du déplacement au Paraguay d’Ursula Von Der Leyen pour la signature du traité.
Parce-que l’accord réduit les barrières à l’entrée des produits agricoles c’est ça?
Oui, ça a toujours été le problème de fond. A la fois en raison d’une compétition accrue d’abord, et qui serait plus injuste, ensuite, car les produits ne respecteraient pas les mêmes normes. Mais c’est surtout le premier point qui pêche.
Le métier agricole en Europe est déjà sous pression, surtout pour les petits exploitants. Et dans cette compétition mondiale, il y a une variable sur laquelle on ne peut absolument rien faire : le coût du travail. On ne peut pas aligner les salaires européens sur ceux du Mercosur. Donc, le risque principal, peut-être pas uniquement avec cet accord de libre échange, mais également avec les suivants, est la fragilisation progressive du modèle agricole européen par notre incapacité à compenser le coût du travail plus faible d’autres régions du monde.
En sachant que l’agriculture est au cœur du projet européen…
Historiquement oui, notamment avec la Politique Agricole Commune (PAC). Pour vous donner une idée, elle a été instaurée en 1962 au sein de CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier) alors que les tickets de rationnement n’avaient disparu en France qu’en 1949. Elle joue, de fait, un rôle symbolique très fort.
Alors, la PAC a beaucoup changé de forme ces dernières décennies, notamment en cherchant à pousser vers l’agriculture biologique et en subventionnant davantage les produits bio, ou avec la création d’un label commun à toute l’UE qui désigne et aide à reconnaître les produits respectant les bonnes pratiques agro-environnementales, mais l’objectif reste le même ; la souveraineté alimentaire de l’UE.
Est-ce que le changement de format de la PAC a changé quelque chose pour l’agriculture biologique?
Le bio est en progression, oui, même si la part en est relativement faible, et que la France est celle qui affiche la plus faible part de terres en agriculture biologique : environ 7,5 % en 2018, contre 15,5 % en Italie et autour de 10 % en Allemagne et en Espagne.
Donc la PAC ne suffit pas à elle seule.
C’est ça. Il existe également des aides locales mais cela ne fait pas tout.
Pour prendre le cas français, dans son travail de thèse, Emilien Véron, aujourd’hui maître de conférence à AgroParisTech, souligne certains des points bloquants au développement du bio sur le territoire.
D’abord, contrairement à ce qui pourrait sembler évident, le prix des terrains labellisés agriculture biologique est en moyenne moins élevé que celui des terrains conventionnels (à l’exception importante des terrains viticoles). Donc il devrait être plus facile de démarrer une activité bio plutôt qu’une activité conventionnel, c’est à dire non bio.
Cependant, la majorité des terrains agricoles sont lors du départ à la retraite de l’agriculteur. Et comme l’âge moyen des agriculteurs pratiquant le bio est bien moins élevé que l’âge des agriculteurs pratiquant l’agriculture conventionnelle (45 ans contre 55 ans), l’immense majorité des terrains mis à la vente sont des terrains conventionnels (autour de 92% des terrains).
Enfin, les achats de terrain se font souvent à crédit pour consolider des fermes déjà existantes, et pratiquant l’agriculture conventionnelle. Et les banques étant plus réticentes à accorder des prêts aux fermes pratiquant le bio, cela renforce le problème.
Ce qui veut dire que si changement il y a, il faudra peut-être attendre quinze ans.
En l’état actuel des aides et du financement public, oui, voire davantage.
Un autre frein au développement du bio en France est la perte du rendement sur la période d’adaptation ; un fermier souhaitant transformer son activité passe par une période de transition obligatoire pour avoir le droit d’afficher la mention « AB (Agriculture Biologique) » sur les produits agricoles. Elle est de trois ans. Or, on produit moins sur un terrain bio que sur un terrain conventionnel. Il y a donc un manque à gagner sur la période, qui se justifie par la réalité qu’un terrain ne devient pas bio du jour au lendemain par décision administrative. Les prix sont censés être plus élevés par la suite pour compenser, mais la consommation des français ne suit pas, notamment en raison de la baisse de pouvoir d’achat de ces dernières années.
Ces deux éléments (les difficultés de transition et la faible disponibilité de terrains bio) amènent à la recommandation de M. Véron de concentrer l’aide publique vers l’entrée des jeunes agriculteurs sur le marché, qui sont plus formés et sensibilisés à l’agriculture biologique. D’autant plus important dans une profession vieillissante.
Alors au final, l’Union européenne devra-t-elle faire le choix du bio ?
Si les agriculteurs européens tentent de rester compétitifs uniquement sur les prix, ils seront sous pression permanente face aux puissances agricoles émergentes. Et je vous parlais quasiment exclusivement des agriculteurs ici, mais les problèmes sont similaires pour les éleveurs.
L’UE a aujourd’hui besoin à la fois de s’ouvrir sur d’autres régions du monde par nécessité stratégique, mais elle a aussi besoin de préserver sa souveraineté quant à sa production alimentaire.
Une solution est l’agriculture biologique. Parce-qu’elle permet une forme de protectionnisme non-tarifaire, qui a déjà été condamné par l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) mais ça ne nous a pas empêché de continuer, mais aussi parce-qu’elle va dans le sens idéologique de l’UE de fournir des produits alimentaires de qualité à ses citoyens.
D’autant que le travail de règlementation de l’UE inspire d’autres régions, notamment l’Asie, où des pays vont adopter une partie du cahier des charges de la règlementation européenne pour le bio.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.