Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.
Dans ce nouvel épisode d'Échos d'Europe, Michel Derdevet revient sur un article publié dans la dernière revue du think tank, signé par Alexandra Lesur, rédactrice en chef de Toute l'Europe. L'autrice y dresse un constat clé : celui de l'écart persistant entre l'âge légal de départ à la retraite et l'âge auquel les Européens partent réellement. Car si le débat se concentre souvent sur la loi, les disparités entre pays, et même entre femmes et hommes, révèlent que la retraite tardive dépend avant tout du modèle social qui l'accompagne.
Comment expliquer que l'âge légal de départ à la retraite ne suffit pas à comprendre l'âge auquel les Européens partent réellement ?
Il faut d’abord distinguer deux choses.
D'un côté, il y a l'âge légal, celui qui est fixé par la loi. Et de l'autre, il y a l'âge effectif, c'est-à-dire l'âge auquel les gens arrêtent vraiment de travailler.
Et ces deux chiffres peuvent énormément diverger d'un pays à l'autre. On le voit très bien avec la France : la réforme de 2023 a porté l'âge légal de 62 à 64 ans, mais dans les faits, l'âge effectif de départ tourne plutôt autour de 61,5 ans. Et ce calendrier a d'ailleurs été partiellement infléchi depuis, puisque la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 suspend une partie de sa montée en charge jusqu'en janvier 2028.
Les données de l'OCDE confirment cette tendance à l'échelle européenne : au Luxembourg, par exemple, l'âge de départ effectif est le plus bas de toute l'Union, autour de 60,5 ans en 2022. Alors qu'à l'inverse, en Irlande, au Portugal ou en Suède, on dépasse les 65 ans. C’est là toute la nuance qu’il faut garder en tête.
Alors que certains pays peinent à faire coïncider l'âge légal et l'âge effectif de départ à la retraite, comment expliquez-vous que les pays nordiques, eux, y parviennent aussi bien ?
On voit une tendance très nette dans le nord de l'Europe : au Danemark, en Estonie, aux Pays-Bas ou encore en Suède, il y a quasiment aucun écart entre l'âge légal de départ à la retraite et l'âge où les gens partent vraiment. Et ça s'explique par plusieurs choses : de meilleures conditions pour rester en poste en fin de carrière, un accès plus facile à la formation, et des systèmes de retraite qui poussent vraiment les gens à continuer à travailler plutôt qu'à partir tôt.
Le Portugal, lui, illustre un mécanisme un peu différent, mais qui donne le même résultat : là-bas aussi, l'âge légal et l'âge effectif sont quasiment identiques, autour de 65 ans et demi. Simplement parce que la pension n'est versée qu'à un âge assez élevé, donc partir plus tôt n'est pas vraiment intéressant financièrement.
À l'inverse, la Belgique montre bien ce qui se passe quand ces incitations manquent : l'âge légal y est fixé à 65 ans, mais dans les faits, les gens partent en moyenne à 61 ans et 2 mois. Donc un écart de presque 4 ans.
Et ça, ça montre bien que ce qui fait vraiment la différence, ce n'est pas juste la loi elle-même, mais tout un ensemble de mécanismes concrets qui, selon les pays, incitent les gens à rester en activité plus longtemps, ou au contraire, à partir plus tôt.
Et à l’inverse, pourquoi de tels écarts persistent-ils encore aujourd’hui, entre pays mais aussi entre femmes et hommes ?
Alors oui, et c’est un point vraiment important, parce qu’au-delà des écarts entre pays, il y a aussi des écarts à l’intérieur même de chaque pays, entre les femmes et les hommes.
Dans les pays où l’activité féminine est forte tout au long de la vie comme dans les pays nordiques les femmes restent plus longtemps en emploi. Mais ailleurs, les interruptions de carrière, les inégalités de rémunération, le poids des inégalités professionnelles continuent de produire des sorties plus précoces, ou des pensions plus faibles.
C'est vraiment ça qu'il faut retenir : relever l'âge légal, ça ne suffit pas. L'âge auquel on part vraiment à la retraite, ça dépend autant des règles inscrites dans la loi que du modèle social qui les accompagne, au quotidien, tout au long d'une carrière.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.