Échos d'Europe

Santé : l’Europe peut-elle encore garantir sa souveraineté ?

© Vitaly Gariev via Unsplash Santé : l’Europe peut-elle encore garantir sa souveraineté ?
© Vitaly Gariev via Unsplash

Michel Derdevet, président du think tank Confrontations Europe revient dans cette chronique hebdomadaire sur les dernières publications de son organisation, notamment de sa revue semestrielle. Énergie, numérique, finances, gouvernance européenne, géopolitique, social, les sujets d'analyse sont traités par des experts européens de tout le continent dont le travail est présenté par Michel Derdevet.

Dans cet épisode d'Échos d'Europe, Michel Derdevet revient sur l'Issue Paper du Groupe Santé de Confrontations Europe, dirigé par Anne Bucher. Le groupe y montre que la souveraineté sanitaire ne se résume plus à une autonomie nationale intégrale. Elle repose sur la maîtrise des dépendances critiques, sur l'accès aux produits de santé et aux innovations, et sur la viabilité des systèmes de santé, donc du modèle social européen. 

Pourquoi l'Europe doit-elle se préoccuper de sa souveraineté sanitaire ?

Parce que la crise du Covid-19 a provoqué une prise de conscience. Les gouvernements européens ont mesuré la fragilité de leurs systèmes de santé et leur dépendance au reste du monde pour les produits médicaux. 

Depuis, la discussion ne porte plus seulement sur les approvisionnements en temps de crise, mais sur des pénuries structurelles qui touchent tous les États membres.

Les chiffres sont parlants. Selon le Parlement européen, l'Union importe environ 40 % de ses médicaments, principalement des génériques, et 80 % des principes actifs, surtout de Chine et d'Inde. 

Les écarts de coûts s'expliquent par le coût du travail et les coûts environnementaux, mais aussi par les subventions de ces deux pays à leurs producteurs. Et les dispositifs médicaux sont exposés à des risques de rupture du même ordre.

Dans ce cas-là, comment l'Europe répond-elle ? Concrètement, que met-elle en place ?

Plusieurs outils sont sur la table. Il y a d'abord HERA, l'Autorité européenne de préparation et de réaction en cas d'urgence sanitaire, créée en 2020, qui coordonne les achats conjoints et soutient la constitution de stocks stratégiques. Il y a ensuite le Critical Medicines Act, qui fait de la résilience des chaînes d'approvisionnement un objectif de politique publique à part entière. 

Et il y a le paquet pharmaceutique, dont les négociations se sont achevées en décembre 2025, et qui modernise la législation pharmaceutique de l'Union.

Mais l'enjeu est aussi celui de l'innovation, et le décrochage est réel. Les États-Unis investissent environ deux fois plus que l'Union en R&D publique et clinique. Et en 2024, les entreprises chinoises ont développé 28 nouvelles entités moléculaires, contre 25 aux États-Unis et 18 en Europe. Pour y répondre, l'Union avance avec le Biotech Act, l'évaluation européenne conjointe des technologies de santé, la révision des règlements sur les dispositifs médicaux, ou encore l'Espace européen des données de santé. Comme l'a souligné Mario Draghi, les industries de santé doivent être placées au même niveau que l'aérospatial, l'énergie ou la défense.

Mais ces réponses sont-elles à la hauteur des défis sanitaires ?

C'est la question que pose notre Groupe Santé. Car l'Union dispose de compétences très limitées en matière de santé. Son influence passe par la sécurité sanitaire, la recherche, les maladies rares ou l'attractivité de ses territoires, en appui des efforts nationaux.

Pendant ce temps, les patients attendent. Le délai moyen d'accès aux médicaments approuvés est de 597 jours, et près d'un médicament innovant sur deux ayant obtenu une autorisation centralisée n'était pas accessible aux patients en 2025. 

Les besoins de santé non satisfaits sont passés de 1,9 % à 3,6 % des personnes entre 2019 et 2024, avec une détérioration concentrée sur les segments les plus défavorisés de la société.

Mario Draghi parle d'un défi existentiel : sans innovation, l'économie stagnerait et ne pourrait plus financer son modèle social. L'Europe abandonnerait alors ses valeurs d'équité et d'inclusion.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.