L'œil sur l'Europe - Joséphine Staron

L’Europe géopolitique : une question de survie

Photo de Vicente Viana Martínez - Pexels L’Europe géopolitique : une question de survie
Photo de Vicente Viana Martínez - Pexels

Retrouvez chaque semaine sur euradio l'analyse d'une actualité européenne avec Joséphine Staron, Directrice des études et des relations internationales du think tank Synopia.

Vous affirmez que l’Europe géopolitique n’est plus seulement une vision, mais une nécessité absolue. Pourquoi cette urgence aujourd’hui ?

Parce que le monde change rapidement et que l’Europe ne peut plus se contenter d’être spectatrice. Dès les premiers pas de la construction, l’Europe a été pensée comme un objet géopolitique : elle devait être une puissance d’équilibre dans le contexte de la Guerre froide et de l’opposition des Blocs. Mais pendant des décennies, nous avons mis l’accent sur l’équilibre, sur la construction d’institutions solides et d’un espace économique prospère. C’était utile et indispensable. Mais nous avons oublié un principe fondamental : sans puissance, il n’y a pas d’influence. Aujourd’hui, nous voyons émerger un monde dominé par ceux qui agissent et imposent leurs règles. Si l’Europe ne s’affirme pas comme un acteur stratégique, d’autres façonneront son avenir à sa place.

Vous évoquez l’idée d’une Europe-puissance, en opposition à l’Europe du compromis que nous avons connue jusqu’ici. Concrètement, que signifie cette transformation ?

Ça signifie d’abord doter l’Europe de véritables capacités de défense et de projection. Il ne s’agit pas seulement de renforcer les budgets militaires, mais de créer un cadre de décision qui permette d’agir rapidement, sans être paralysé par des divergences internes. Aujourd’hui, la question posée par Henry Kissinger il y a des décennies reste pertinente : « Qui dois-je appeler si je veux parler à l’Europe ? ». Tant que nous n’avons pas une voix unique en matière de politique étrangère et de défense, nous serons perçus comme un acteur secondaire. À ce titre, le sommet de la semaine dernière qui s’est tenu à Paris et qui réunissait plus de 30 dirigeants européens et occidentaux est assez décevant : les solutions proposées sont encore floues, et aucun consensus n’a véritablement émergé.

Certains pourraient penser que la menace militaire sur l’Europe reste théorique. Vous contestez cette idée ?

Absolument. Bien sûr, personne ne pense que des chars russes vont entrer dans Paris ou Madrid. Mais Tallinn, Varsovie ou Bucarest ? C’est une possibilité qui ne peut pas être écartée. De la même manière, les pays du sud de l’Europe font face à d’autres défis, venant du Maghreb, du Sahel ou du terrorisme islamiste. Nous devons comprendre que, même si nous n’avons pas tous les mêmes menaces immédiates, nous partageons un intérêt fondamental : protéger notre modèle politique, économique et social. Et c’est précisément ça la solidarité européenne.

Vous parlez d’un retour de la logique impériale dans les relations internationales. Pouvez-vous développer ?

Nous sommes sortis de l’illusion de la paix post-Guerre froide. La Russie, avec son invasion de l’Ukraine, a montré que la politique de puissance est de retour. La Chine redessine les sphères d’influence économiques et politiques et assume la prédation de Taiwan. Le Moyen-Orient et l’Afrique sont plus que jamais des terrains de confrontations. Enfin, la technologie elle-même est devenue un champ de bataille géopolitique, où la domination sur l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs ou les infrastructures numériques équivaut à une forme de pouvoir stratégique.

Vous insistez sur la nécessité d’agir, mais l’Europe est souvent freinée par ses propres divisions. Comment surmonter cet obstacle ?

Il faut une coalition des volontaires comme l’a proposé Emmanuel Macron. C’est une autre manière de parler du noyau dur européen ou de l’Europe des cercles concentriques. Ceux qui ne veulent pas avancer ne doivent pas être un obstacle pour ceux qui le souhaitent. Nous avons trop souvent été paralysés par la règle de l’unanimité et les réticences de certains États membres. Or, le monde ne nous attendra pas. Nous avons besoin d’une capacité de décision rapide et efficace en matière de politique étrangère et de défense, même si cela signifie que tous les pays européens ne participent pas au même niveau et en même temps.

Vous évoquez également la nécessité de nouvelles alliances. Avec qui et pourquoi ?

L’Europe doit renforcer ses liens avec des partenaires stratégiques comme le Canada, le Royaume-Uni et l’Australie. Historiquement, le centre de gravité du monde occidental était les États-Unis. Aujourd’hui, il pourrait être en Europe. Nous devons être capables d’agir avec ou sans l’approbation de Washington, non pas contre les États-Unis, mais parce que nos intérêts ne sont plus toujours alignés. Nous avons passé trop de temps à débattre sans prendre de décisions fortes. Les défis sont là, les menaces sont réelles. Si nous voulons que l’Europe compte dans le monde de demain, nous devons agir maintenant, sans attendre que d’autres décident pour nous.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.