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Crise migratoire en Europe, le retour - Joséphine Staron

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Crise migratoire en Europe, le retour - Joséphine Staron

Retrouvez chaque semaine sur euradio l'analyse d'une actualité européenne avec Joséphine Staron, directrice des études et des relations internationales du think tank Synopia.

L’affaire du navire « Ocean Viking » a ravivé les tensions autour de la question migratoire en Europe. Pourtant, en 2015, nous avions déjà connu une grave crise migratoire qui avait confronté les États membres aux insuffisances des législations en vigueur et de la solidarité européenne. Sept ans plus tard, où en est l’Europe de sa politique migratoire ?

Malheureusement, il faut reconnaitre que nous ne sommes pas beaucoup plus avancés en 2022 que nous ne l’étions en 2015 au moment de la crise migratoire. Les États ne sont toujours pas parvenus à se mettre d’accord sur de nouvelles règles en matière d’asile et d’immigration, et pour le moment, le principe de solidarité est toujours en débat, avec un groupe de pays qui demande davantage de solidarité européenne, un autre qui s’y oppose fermement en arguant du fait que ça relève de la responsabilité individuelle et non collective, et un troisième groupe qui tourne la tête, fait semblant de ne pas voir et espère secrètement que les choses se régleront d’elles-mêmes.

Qui composent ces trois groupes d’États que vous identifiez ?

Dans le groupe des partisans de la solidarité européenne, on trouve sans surprise les États qui sont le plus impactés par la migration : l’Italie, l’Espagne, Chypre, Malte et la Grèce. Du côté des partisans cette fois de la responsabilité individuelle, là encore sans surprise, on retrouve les pays d’Europe centrale et orientale : Pologne, Hongrie, Slovaquie, notamment. Et au milieu, dans le camp des silencieux, parfois aussi des donneurs de leçons, on trouve tous les autres : les pays du Nord, l’Allemagne, la France, qui prônent la solidarité mais qui, dans les faits, font très peu pour qu’elle soit réellement mise en œuvre. Maintenant, c’est quand même intéressant de voir que certains États peuvent, de manière inopinée, changer de camps. Par exemple, en 2021, lorsque la Pologne a fait face à un afflux massif de réfugiés qui transitaient par la Biélorussie, elle s’est tournée vers ses partenaires européens pour demander un soutien. C’est également le cas aujourd’hui puisqu’elle fait face à une immigration ukrainienne très importante, près de 4 millions de réfugiés. C’est du jamais vu. Donc cette fois, ils aimeraient bien bénéficier un peu plus de cette solidarité européenne qu’ils refusent aux Italiens ou aux Grecs.

Pourquoi est-ce qu’aucune solution n’a encore été trouvé en matière de migration, alors même que les experts annoncent une nouvelle crise migratoire de grande ampleur en Europe ?

On ne peut pas dire que l’Europe n’a rien fait depuis 7 ans. Simplement, rien de spectaculaire ou de suffisant pour faire face à ce qui arrive et qui était prévisible. Avec la crise sanitaire, les chiffres de l’immigration et de l’asile ont drastiquement chuté : ils ont diminué de 31 % en 2020, soit le plus bas niveau depuis 2013. Mais en 2021, avec la réouverture des frontières et la stabilisation de la pandémie, les chiffres sont très vite remontés. Au mois de juillet 2022, l’Agence de l’Union européenne pour l’asile indiquait que 72 800 personnes avaient déposé une demande d’asile dans un État membre. Il s’agissait du troisième mois consécutif durant lequel plus de 70 000 demandes avaient été formulées, donc du jamais-vu depuis 2015.

L’Europe est-elle prête à faire face à cette nouvelle vague ?

Pas suffisamment, et l’affaire du navire « Ocean Viking » le montre bien. Le droit maritime n’a pas été réformé, il n’y a toujours pas de politique d’asile commune aux États membres, le budget de Frontex a certes été augmenté, mais les moyens sont largement insuffisants pour faire face à l’afflux. Toutefois, il y a eu des évolutions là où c’était possible : les États se sont accordés cet été sur les règlements « Eurodac » et de filtrage des ressortissants de pays tiers, qui renforcent les contrôles aux frontières extérieures de l’Union et permettent de relever les empreintes digitales des demandeurs d’asile à leur arrivée, et pas seulement de ceux qui déposent leur demande. Et les mesures qui avaient été prises en 2016 permettent encore de limiter certains flux. Notamment l’accord UE-Turquie qui a permis de faire considérablement baisser les arrivées irrégulières via la route des Balkans, en échange d’un soutien financier de la part de l’UE. Certains pays ont aussi accepté de mettre en œuvre le mécanisme de solidarité volontaire, c’est-à-dire d’aider d’autres États membres sur la base du volontariat en cas d’afflux migratoire, soit en les relocalisant, soit en leur apportant un financement.

Comment expliquer que les blocages subsistent encore, en dépit de l’urgence de la situation et du risque de se retrouver à nouveau débordé par les flux migratoires ?

Les divergences entre les États n’ont pas été surmontées parce qu’elles relèvent de facteurs très sensibles, souvent irrationnels, culturels, historiques, que les traditions juridiques sont très différentes, et qu’on est dans un contexte de montée des nationalismes dans tous les États membres. Même la migration interne pose encore question, puisque la question de l’intégration de la Bulgarie et de la Roumanie dans l’Espace Schengen soulève des contestations vives de la part des États membres et des populations. Et puis les ressentiments perdurent : la crise de 2015 a montré l’absence totale de solidarité et de coordination en Europe, certains États ont construit des murs physiques, ont réinstauré unilatéralement des frontières intérieures. La Cour de Justice a d’ailleurs condamné des pays, comme la Hongrie, la Pologne et la République tchèque, pour ne pas avoir accueilli de demandeurs d’asile dans le cadre du mécanisme de répartition qui avait été décidé en 2015. Et puis, le deux poids deux mesures attisent ces ressentiments : deux semaines seulement après le début de la guerre en Ukraine, la Commission européenne a approuvé un mécanisme d’exception accordant l’asile immédiat aux réfugiés ukrainiens, soit 4 millions de personnes d’un coup.

Qu’est-ce que l’Union européenne peut faire concrètement pour que la solidarité européenne s’exerce vraiment ?

Réformer la politique d’asile et mettre en place des règles communes. Sauf que les États ne risquent pas de s’entendre sur ces questions avant longtemps. En attendant, elle peut agir dans les pays de départ. Beaucoup critiquent l’absence de conditionnalité de l’aide au développement fournie par l’UE à des pays qui ne font rien pour empêcher le départ de leur ressortissants, ni pour les récupérer en cas de retour. Conditionner les aides n’a rien de choquant, mais l’une des conditions devraient être de s’assurer que les fonds contribuent bel et bien au développement des pays. C’est en agissant à la base qu’on réglera le problème. Mais c’est sur du temps long et ça ne réglera malheureusement pas le problème de l’afflux migratoire qui arrive, et pour lequel on a perdu 7 ans...

Entretien réalisé par Laurence Aubron.