Taina Tervonen est au micro de Margot Kerlero de Rosbo pour son livre « Les Veilleurs, cinq vigies autour des frontières ».
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MK : Face au drame qui se joue en Méditerranée, cinq personnes ont donné leur voix pour porter celles et ceux qui n’en ont pas : Il y a María, qui remplit des tableaux ; Saliou, qui rapatrie les corps ; Marie Dupont, alias Mama Africa ; Hervé qui aide les familles via des conversations Whatsapp ; et Marie Cosnay, écrivaine et activiste pour les étrangers. C’est la première à vous avoir contactée, Taina Tervonen. Vous êtes une journaliste française née en Finlande, réalisatrice de documentaires, traductrice aussi. Vous avez écrit un livre avec les témoignages de ces cinq personnes : “Les Veilleurs, cinq vigies autour des frontières”.
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TT : Ce livre a une histoire assez particulière parce que je ne suis pas allée chercher cette histoire. Souvent, quand je travaille sur un projet long qui donne, à la fin, un bouquin, ça part de questions auxquelles moi, je cherche des réponses, ou d’interrogations, de choses sur lesquelles j’ai envie d’en savoir un peu plus. Ce n’était pas du tout l’histoire de ce bouquin. Pour ce livre, c’est une des cinq personnes que moi, j’appelle les Veilleurs – eux ne se nomment pas comme ça, c’est moi qui les appelle ainsi – qui m’a contactée, avec l’accord des quatre autres, pour m’alerter en tant que journaliste sur le fait qu’il y avait de plus en plus de bateaux qui disparaissaient complètement entre le Maroc et les Canaries, donc, partant des côtes marocaines et n’arrivant jamais aux Canaries, ces personnes avaient des informations sur trois naufrages, notamment, qui avaient eu lieu le mois précédent, avec plus d’une centaine de personnes disparues en l’espace de 18 jours. Ce dont elles voulaient aussi alerter, c’était le fait que les secours mettaient de plus en plus de temps à arriver, parfois n’arrivaient pas du tout, ou faisaient demi-tour. Elles venaient vraiment avec cette demande-là : que la presse en parle, que quelque chose soit glissé dans les journaux. Je n’ai jamais été en mesure de répondre à cette demande-là, puisqu’il n’y a jamais eu d’articles parus. J’ai essayé. Aujourd’hui, c’est très compliqué de travailler sur les questions migratoires en tant que journaliste indépendante – journaliste, donc, pas rattachée à une rédaction. Ça fait 25 ans que je travaille sur la migration, et c’est devenu de plus en plus dur, donc, je n’ai jamais réussi à vendre cet article et cette enquête, pour plein de raisons inhérentes à l’état de la presse aujourd’hui, à l’intérêt que porte la presse à ces questions. Et d’un autre côté, je n’avais pas envie de laisser cette histoire mourir entre mes mains. J’ai essayé de trouver un format qui pourrait porter la parole de ces veilleurs, et je leur ai donc proposé de venir les enregistrer. C’est comme ça que j’ai réalisé des entretiens, qui sont souvent longs, parfois étalés sur plusieurs journées. Je leur ai dit : « Les bateaux et les passagers vont se mettre à exister à travers vos voix. ».
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MK : Vous avez donc commencé par transcrire ces entretiens dans une création radiophonique, disponible sur France Culture, et puis vous avez fait de ces témoignages un livre de 200 pages, qui mêle ces témoignages à vos réflexions personnelles. Vous avez rencontré une première personne, Marie Cosnay qui, à la différence des autres, n'est pas anonyme, qui vous a fait rencontrer ce réseau informel. Avez-vous dû faire face à quelques réticences lors de vos prises de contact ?
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TT : Non, c’était tout à fait simple à partir du moment où les cinq étaient d’accord déjà, dès le premier contact qui avait été établi avec moi, j’ai eu très rapidement les coordonnées des quatre autres. Donc, j’ai pu échanger avec eux directement très vite, à un moment où on était encore dans cette demande d’en faire quelque chose dans la presse. J’ai discuté avec eux par téléphone – enfin, plutôt par WhatsApp d’ailleurs que par téléphone. Et, par la suite, quand il s’agissait de faire un enregistrement, j’ai évidemment demandé l’accord à chacun d’entre eux. Ils ont tous accepté. Moi, mon souci, en fait, dans la recherche du bon format, était de trouver comment parler de cette histoire en l’amenant suffisamment près des auditeurs – ou dans ce cas, des lecteurs et lectrices – tout en préservant l’anonymat des veilleurs. À ce moment-là des discussions, tous voulaient rester anonymes. Par la suite, il y en a une, Marie Cosnay, qui a décidé d’apparaître avec sa vraie identité, d’autant qu’elle travaille beaucoup sur ces questions-là elle-même, à l’écrit. Elle a écrit plusieurs livres qui traitent aussi de ces questions-là. Mais les quatre autres restent anonymes. Il fallait donc que je trouve un moyen de raconter cette histoire sans pour autant révéler qui ils sont. Pour ça, la voix me semblait être le bon médium. Ce qu’on entend dans une création radiophonique nous amène très proche des gens. C’est comme ça, en tout cas, que je le vis. Cela permettait aussi d’utiliser certains enregistrements sonores des échanges entre les veilleurs et les passagers des bateaux.
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MK : Ces échanges sont parfois la seule chose qui les raccrochent au bateau. On se rend compte que le plus difficile n'est pas nécessairement le bruit, les cris, mais leur absence : quand plus aucun son ne sort du combiné, quand le bateau disparaît et que les Veilleurs et les survivants deviennent tout ce qu'il reste de la mémoire des disparus. Est-ce que vous vous doutiez de l'importance de la voix et du silence ?
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TT : Tout à fait, oui, cela passe beaucoup par la voix : le lien avec les bateaux, le lien avec les familles aussi. Quand les familles se mettent à chercher, ce sont des messages vocaux qui s'échangent ou alors des appels WhatsApp. Il y a très peu d'écrits, parfois quelques-uns, mais en fait, cela passe vraiment par la voix. C’est vrai que le lien avec le bateau est un lien fort. Je pense à Marie Dupont ou à Saliou, qui, eux, sont régulièrement en contact avec les passagers, accompagnant les bateaux par à ces vocaux réguliers, et essayent de suivre la localisation du bateau. Pour cela, on passe par des outils GPS. Ce sont des tâches extrêmement difficiles et lourdes, surtout quand ils savent qu’un naufrage est imminent, parce qu’ils voient qu’il n’y a effectivement pas de bateaux de sauvetage qui partent, ou que, lorsqu’ils essaient d’alerter les secours, on leur dit : « Oui, on va partir, on va partir », mais rien ne se passe. Et eux, effectivement, doivent parfois vivre le silence : il n’y a plus personne qui répond au téléphone.
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MK : Vous leur avez choisi ce nom, Les Veilleurs. Pourquoi ?
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TT : Moi, je les ai appelés les veilleurs, c’est arrivé assez vite dans mon esprit, car cela correspond vraiment à ce qu’ils font : ils veillent. Ils et elles veillent sur les bateaux, mais aussi sur les familles, quand celles-ci cherchent des disparus. Ils les accompagnent et font une veille aussi, dans le sens où ils collectent des informations sur le nombre de bateaux qui partent, le nombre de disparus, les familles qui cherchent, etc. Ils veillent aussi dans ce sens-là. Je pense notamment à Maria, qui n’est pas en première ligne, comme elle le dirait elle-même, mais en seconde ligne. Elle ne prend pas directement les appels au secours venant des bateaux. Ce qu’elle fait, c’est des tableaux. C’est la spécialiste des tableaux : elle construit les archives des naufrages, ainsi que des arrivées, mais essentiellement les archives des naufrages, car ce sont ces événements qui amènent les familles avec des demandes de recherche, n’ayant plus de nouvelles de leurs proches. Ce terme de veilleurs me semble juste, même si eux ne s’intitulent pas ainsi. Il faut savoir qu’il ne s’agit pas d’un réseau organisé : ce sont cinq individus qui font cela de manière totalement libre et individuelle, en dehors des réseaux associatifs ou autres. Ils ont commencé à un moment donné, parce que quelqu’un cherchait quelqu’un, et ils ont décidé d’aider, tout simplement. Ils ont répondu à une demande d’aide, et ensuite, leur numéro s’est mis à circuler. Aujourd’hui, pour certains, cela prend des proportions assez impressionnantes. Je pense à Hervé, par exemple, qui a plus de 63 000 abonnés sur sa page Facebook, ou à Marie Dupont, qui peut avoir des centaines de messages WhatsApp non lus ou non écoutés sur son téléphone. Mais eux ne s’intitulent pas ainsi. J’ai trouvé cela fascinant de voir comment, à partir d’initiatives individuelles et privées, avec des outils rudimentaires – un simple téléphone portable, parfois un ordinateur, mais essentiellement WhatsApp et les réseaux sociaux comme TikTok ou Facebook –, on peut créer des liens et retrouver des personnes ou comprendre ce qui leur est arrivé.
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MK : Merci beaucoup, Taina Tervonen, d’avoir pu parler pour euradio de ce livre, Les Veilleurs, publié aux éditions Marchialy.
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Transcription : Margot Kerlero de Rosbo.
Création radiophonique à retrouver ici.