Colonne Verbale

Colonne Verbale #9 - Se taper l'affiche

 Colonne Verbale #9 - Se taper l'affiche

Tracklist :

AZZURRO 80AGIP

Reality Reality

Heavy Joker - Heavy Joke

Bruno Canfora - Sexy Ballet 

Claudio Simonetti's GoblinRoller

ATA - sensed presence

Les Baxter - Prelude in E minor (Chopin)

Daniel VillarrealPatria

Amedeo Tommasi & Stefano Torossi - L'Uomo e la Natura

System Olympia - So True (Original Mix)

Jean​-​Pierre Decerf - The orion belt

Space ArtOnyx

Il guardiano del faro - Amore grande amore libero

Charles Stepney - That's The Way Of The World

Installé dans une chaise de metteur en scène, Bruno Mordoret qui ne restait plus que très rarement assis à ne rien foutre, observait alternativement son visage en cours de ravalement et celui du maquilleur, Gabriel, qui était si concentré sur telle ou telle zone de sa figure que paradoxalement, il ne semblait pas voir Bruno.

Gaby était le fils de son chef de cabinet : il l’avait vu grandir et était heureux de lui offrir cette première expérience significative, à valoriser lors d’entretiens professionnels à venir.

Bruno aimait secrètement ces moments de proximité avec le coiffeur, l’ostéo, aujourd’hui le maquilleur, durant lesquels il était possible d’examiner l’autre à bout portant, de le regarder regarder, de l’entendre respirer, en dehors de toute relation d’intimité. Il ressentait dans ces moments une forme de fraternité pure, qui revigorait ses convictions politiques.

Dès que Gabriel s’écartait pour saisir un pinceau ou une poudre dans sa mallette, Bruno basculait sur l’analyse de son reflet dans le miroir auréolé d’ampoules qui dégageaient une lumière vive, blanche, mais chaleureuse.

« Quel dommage que je n’aie pas une meilleure gueule » regrettait Bruno. Elle n’était pas disgracieuse sa gueule - ça non pas du tout - mais plutôt elle manquait d’harmonie. Comme si les traits transitoires de l’adolescence s’étaient chez lui pérennisés. « Dommage, parce que c’est ce que les gens voient, ils ne voient que ça, alors que j’ai tant à leur montrer ».

***

« Souriez, génial. Souriez bouche fermée maintenant. Souriez plus, mais avec les yeux. Voilà génial Bruno. Regardez-moi, allez-y regardez. Génial Bruno. Regardez l’objectif, ouais nan pas moi, plutôt l’objectif. N’oubliez pas de sourire.  Ok regardez ma main. On essaie autre chose. Regardez ma casquette. Voilà. Souriez avec les yeux. Génial. »

« Autant Gabriel est sympa, autant son pote photographe est un gland » pensa Bruno. « J’espère qu’il va réussir à nous pondre quelque chose de correct ce con. »

***

L’affiche de campagne de Bruno Mordoret avait fait l’objet d’un nombre de réunions inavouable.

C’est Bruno lui-même qui trancha parmi les différentes propositions, après consultation de son épouse :

-          photo de face, pour incarner la franchise ;

-          cadre inférieur délimité au niveau du deuxième bouton de chemise pour souligner l’absence de cravate, symbole de modernité ;

-          cadre latéral s’arrêtant juste avant l’extrémité des épaules pour suggérer une large carrure protectrice.

La composition de l’arrière-plan était également de lui : une skyline devant représenter la diversité du territoire avec, au-dessus de son épaule gauche, les immeubles triplés du quartier populaire des Peupliers, pour la dimension solidaire ; et au-dessus de son épaule droite les tours du centre d’affaires Delta pour le réalisme économique.

Dans la partie inférieure, le slogan « Engagé.e.s ! » en gras et en italique dynamiserait le tout et achèverait de ringardiser ses rivaux.

***

Tout au long de sa carrière politique Bruno Mordoret n’avait jamais craint de se mouiller, de se jeter à l’eau - parfois même sans se mouiller -, en somme il ne craignait pas l’engagement. Il était connu pour ça et il en avait fait son slogan de campagne.

Mais valider la version finish de l’affiche pour en déclencher l’impression de milliers et de milliers d’exemplaires, ça, ça le paralysait.

Il avait beau avoir décortiqué et redécortiqué chaque centimètre carré de la maquette, il redoutait une mauvaise surprise au tirage.

***

Conformément à sa demande, un livreur apporta à Bruno Mordoret quelques affiches en sortie d’imprimerie. Toutes affaires cessantes, il en déroula une sur la table de réunion pour l’examiner.

Il ressentit immédiatement une sensation de chaud-froid au niveau des omoplates et son pou s’accéléra brutalement, en réalisant que la quadrichromie dénaturait un reflet sur sa pupille, et cela lui faisait un regard idiot.

Bruno hurla le nom de son épouse pour lui demander de venir voir : elle ne releva rien d’anormal.

Les membres de son staff furent alors convoqués les uns après les autres pour se prononcer sur une éventuelle anomalie : R.A.S.

Personne ne trouva quoi que ce soit à redire, mais pour Bruno c’était un raté dramatique.

Inconcevable pourtant de mettre les affiches au pilon : c’était aussi grotesque au regard de ses prises de position contre le gaspillage, qu’aberrant d’un point de vue budgétaire. Et, en toute hypothèse, il était trop tard pour relancer un nouveau cycle avec l’agence de créa et l’imprimeur.

Il allait falloir faire avec.

***

Le dimanche des élections s’approchait. Bruno arpentait sa circo assis à l’arrière de sa voiture de campagne électrique. Du quartier des Peupliers jusqu’au centre d’affaires Delta, son visage s’imposait partout, reproduit ad nauseam, démultiplié par les compositions hypnotiques des colleurs d’affiches - qu’il n’avait même pas pris la peine de rencontrer.

D’ailleurs l’avaient-ils relevé eux, ces travailleurs de l’ombre, son air de ravi de la crèche en 59 par 84 ?   

***

Dans la dernière ligne droite de sa campagne, Bruno Mordoret battait le pavé toute la journée, à la rencontre de ceux qu’il désignait comme les « gens vrais ». 

Alors qu’il discutait avec un commerçant qui se plaignait des aménagements urbains lancés par les politiques en poste, Bruno fut saisi par l’effet visuel que produisait l’une de ses affiches, collée sur une palissade de chantier en tôle nervurée. Du fait qu’elle était collée en retrait, la partie supérieure reproduisant le haut de son visage était déformée de manière telle qu’il semblait ne pas avoir d’yeux.

Il se surprit à préférer à cette version de l’affiche.

***

Le dimanche matin, après s’être rendu au bureau de vote où il posa pour des photographes de circonstance, grand sourire, l’enveloppe à moitié insérée dans l’urne, Bruno repassa à son Q.G. de campagne. Il s’y isola dans les toilettes pour faire redescendre une tension nerveuse chez lui inhabituelle.  

Saisissant le lavabo de ses deux mains et respirant profondément, il croisa son regard dans la glace. La lumière crue, verticale, le vieillissait en cernant son visage grossièrement, injustement même.

Il se dit qu’il y avait un monde entre l’image qu’il avait véhiculée sur les affiches - aussi ratées soient-elles -, maquillé, éclairé, photoshopé ; et ce reflet d’une réalité décevante, presque malhonnête. Et si cette duplicité était à l’image de son engagement politique ?

Il repensa à l’histoire de Dorian Gray découverte en collection Profil au Lycée, et de manière totalement irrationnelle, il fut saisi d’une peur panique : celle que ses promesses irréalistes marquent son visage jusqu’à la désagrégation.

***

En soirée, Bruno s’était retiré dans son bureau dans l’attente des résultats. Son téléphone vibra : c’était son chef de cabinet. Il avait déjà dû réussir à obtenir de premières estimations.

 « Aucune chance sur deux » pensa Bruno.

Puis il décrocha.

***

Des années plus tard, Bruno repassa sous un pont où demeurait une affiche de sa campagne électorale. L’affiche était partiellement déchirée, complètement décolorée. Même pour lui l’anomalie dans son regard n’était plus visible.

Il fut submergé par le souvenir des mois de travail qu’avaient représenté sa candidature. Que restait-il aujourd’hui de ces moments passés ? Quel sens revêtait désormais son slogan « Engagé·e·s ! » ?