Colonne Verbale

Colonne Verbale #13 – Automythographie

Colonne Verbale #13 – Automythographie

Chaque mois, retrouvez Pierre Maus dans l’émission Colonne Verbale, une sélection musicale douée de parole. Réalités infimes et fictions dérisoires s’entremêlent à des morceaux oscillant entre electro, groove et jazz.

Déçue par la relecture de ses journaux intimes, Gabrielle entreprend de les réécrire.

Tracklist :

Sven Wunder – Mosaic

Felbm – Monolocale

The Brkn Record – Break The Chains

Eevee – Lay it dow

Makaya Mccraven – Coppin' The Haven

Project Gemini - The Road To The Hills

Trees Speak – Knowing 

Stelvio Cipriani – Dov'è anna?, pt. .5 

Pachyman – Sunset Sound 

Bernard Estardy – Artifice Percussion 

ATA Records – The Glass Eye

Berto Pisano – Free Dimension 

Group Modular – Per Aspera

Girls in Airports – Broken Stones


Depuis l’âge de 14 ans, depuis 14 ans donc, Gabrielle écrit sur elle-même. Tout a commencé un de ces dimanches qu’elle passait en tête à tête avec sa tante Murielle.

Murielle avait exhumé d’une malle d’affaires de sa jeunesse que ses parents s’apprêtaient à envoyer à la décharge, un petit agenda de l’année 1995 à couverture de cuir bleu, au papier épais et à la tranche dorée, qu’elle n’avait jamais utilisé - sans doute intimidée par son caractère précieux. Elle l’avait mis de côté pour l’offrir à sa nièce qui ne manquerait pas d’en faire un carnet de croquis ou autre.

A peine eut-elle reçu l’agenda, Gabrielle l’ouvrit à la date du jour, ratura le vendre du mot vendredi qu’elle compléta par les lettres m-a-n-c-h-e, et se mit à consigner en temps quasi réel le déroulé du reste de la journée : la composition de son goûter, un résumé du sitcom diffusé sur TF1, le retour en Clio chez ses parents et la corvée du shampoing dominical. Par la suite, chaque page de l’agenda de 1995 fut, de la même manière, rebaptisée du nom du jour correspondant pour l’année 2009 et remplie d’anecdotes sur sa vie de collégienne. Gabrielle prit ainsi l’habitude d’écrire au quotidien sur son quotidien.

***

Pendant 14 ans, Gabrielle ne relut jamais ses notes. Sans doute, sa jeunesse la portait à se concentrer sur l’avenir plutôt qu’à ressasser.

En revanche, elle s’efforçait régulièrement de se remémorer les évènements marquants de sa vie et y parvenait d’ailleurs d’une manière qu’elle jugeait satisfaisante.

Elle savait qu’elle avait à disposition cette énorme source d’informations classées dans l’ordre chronologique des agendas : elle s’offrait le luxe de ne pas s’y référer.

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Peut-être en raison de la valeur symbolique que revêtait pour elle l’âge de 28 ans, à savoir celui auquel sa mère l’avait eue, Gabrielle ressentit l’envie et même le besoin de faire un point d’étape, de regarder dans le rétroviseur. Elle décida de se replonger dans les agendas qu’elle avait remplis pendant toutes ces années.

Sa déception fut énorme.

D’abord son écriture, en pâte de mouche, était souvent illisible de sorte qu’une grande partie de ses notes était inexploitable.

Le style ensuite, ou plutôt son absence totale justement, rendait la lecture fastidieuse.

Le contenu surtout : Gabrielle s’attendait à retrouver une foule de détails sur les grands moments de sa vie. Or, faute de place ou d’avoir mesuré leur importance sur le coup, les éléments manquants qu’elle espérait retrouver pour compléter ses souvenirs faisaient défaut.

Et puis enfin elle mesura le décalage entre le maillage d’événements marquants qui occupait sa mémoire, et la réalité de sa vie telle que rapportée au quotidien : des faits rétrospectivement insignifiants, des émotions refroidies et des prénoms sans visage.

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Gabrielle ne portait pas un regard négatif sur sa vie, quoiqu’elle n’ait rien de bien romanesque. Mais la manière dont elle l’avait rapportée dans ses agendas ne lui rendait pas honneur. Comme une pièce rendue sinistre par l’éclairage blafard d’un plafonnier rudimentaire.

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Les 14 agendas remplis par Gabrielle étaient de fait le témoignage le plus tangible de son passage sur terre. Or ce témoignage était parfaitement inintéressant.

Certes elle n’avait aucune volonté de partager le contenu des agendas avec quiconque, lequel quiconque n’aurait, en toute hypothèse, pas eu le courage de se les farcir.

Mais le fait de porter ainsi un regard extérieur sur le récit de sa vie, la porta à la nécessité de réviser ce récit.

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Il devint en effet évident pour Gabrielle qu’elle devait réécrire le témoignage de son existence. Il ne s’agissait pas de verser dans la fiction en écrivant une vie qui n’aurait pas été la sienne, pas plus que dans l’autofiction, genre dont elle n’avait jamais vraiment saisi les contours et qui aurait impliqué une ambition littéraire qu’elle n’avait pas. Non, il s’agissait simplement de sublimer le matériau de sa vie pour la rendre plus belle à ses propres yeux. Se mentir à soi-même en faisant semblant de se croire.

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Ainsi, Gabrielle se rendit au supermarché pour acheter 14 agendas, à chacun desquels elle assigna une année (2009, 2010, 2011, etc.) inscrite au marqueur sur la couverture.

Cette modification grossière de l’année ainsi que la correction du jour de la semaine sur chaque page lui semblaient incarner formellement sa démarche de réécriture de sa vie et, en cela, lui apparaissaient comme une concession à la vérité.

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Avant de se lancer concrètement dans la réécriture de ses notes quotidiennes, Gabrielle établit un cahier des charges pour assurer la cohérence et la réussite de l’entreprise. Parmi ces préceptes :

-       recontextualiser ses réflexions et incertitudes par rapport à des événements significatifs de sa vie, et supprimer les détails inutiles (achat de vêtements, choix de tenues, etc.) ;

-       remodeler les descriptions de ses relations aux autres de manière à suggérer une absence de doute sur les amitiés qui se sont révélées durables et inversement ;

-       supprimer toutes les références à des perturbations liées à la puberté, et les remplacer par des aphorismes ou des citations sur la beauté de l’existence ;

-       annihiler sa relation avec celui dont le nom ne mérite même pas d’apparaître dans le cahier des charges.

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Gabrielle constata qu’au fur et à mesure de sa progression dans la réécriture de ses agendas, ses souvenirs photoshopés se surimpriment à sa mémoire. En cela, n’était-elle pas en train de perdre le contrôle sur sa démarche ?

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En parallèle de la réécriture du passé, Gabrielle continue à noircir les pages d’agendas du contenu de sa vie en cours. Ses actions elles-mêmes sont désormais influencées par le regard qu’elle pourrait porter, dans des années, sur leur compte-rendu.

L'équipe

Épisode réalisé par Pierre Maus