Euronomics sur euradio est une émission du Joint European Disruptive Initiative (JEDI), think-tank spécialisé dans l’étude des problématiques réglementaires, économiques et technologiques européennes, dont Victor Warhem, économiste de formation, est Senior Fellow.
Victor Warhem, vous êtes Partenaire Défense chez MEU Consulting, entreprise spécialisée dans l’accompagnement des startups vers les financements publics européens. Vous venez aujourd’hui nous parler d’un programme qui vient d’être annoncé en matière de financement d’innovation de défense.
Oui Laurence, la Commission a révélé le 25 mars dernier la proposition de règlement d’un nouveau programme de financement européen destiné à permettre à des startups et scaleups développant des technologies dédiées à la défense de bénéficier d’un financement conséquent de la part de l’Union européenne. Le programme qui s’intitule AGILE est ainsi établi à partir de 2027, et distribuera l’an prochain 115 millions d’euros à une trentaine d’entreprises.
C’est le programme que tout le monde attendait après les annonces de la Commission de l’automne dernier, notamment dans sa roadmap de novembre.
Tout à fait, Laurence. Les efforts de la Commission en matière de financement de la défense se concrétisent ainsi dans ce nouveau soutien qui vient compléter l’éventail d’outils de financement de l’innovation de défense en Europe.
Qu'entendez-vous précisément par là, Victor Warhem?
AGILE s’ajoute ainsi tout d’abord au Fonds Européen de Défense, le FED, qui finance depuis 2021 de nombreux consortiums de startups et autres organisations européennes afin de développer des technologies que des États Membres seuls ne pourraient pas développer seuls. Son fonctionnement est nécessairement fastidieux mais facilite l’émergence d’une véritable Base Industrielle et Technologique de Défense Européenne, la fameuse BITDE.
Au sein du FED, le EU Defence Innovation Scheme, EUDIS, a commencé à pourvoir, déjà, un soutien à des startups individuelles, notamment via son Business Accelerator et ses Hackathons défense - évènements consacrés à l’élaboration rapide de solutions pour répondre à des problèmes concrets. Néanmoins, il s’agit surtout d’un effort d’incubation, c’est à dire une aide au développement autre que financière.
À cela s’ajoute le programme DIANA et le NATO Innovation Fund de l’OTAN, surtout dédiés à l’accélération de l’adoption par les armées de l’alliance de nouvelles technologies de défense développées par des startups, et enfin le Conseil européen de l’innovation qui, grâce au règlement “omnibus défense” adopté en décembre dernier peut élargir le scope de financement de ses deux instruments principaux, l’EIC Accelerator et le STEP Scale Up, à des entreprises développant des technologies à usage duale, c’est à dire civil et militaire.
Le paysage est chargé, mais AGILE va opérer de manière assez singulière dans ce cadre, Victor Warhem.
Absolument Laurence. Déjà, en matière de processus de financement, le programme prévoit un “time-to-funding” - c'est-à-dire le temps entre le moment où la candidature est déposée et le moment où l’entreprise reçoit les fonds - de quatre mois. Si cela se produit réellement, c’est un progrès considérable quand on considère par exemple le temps d’obtention des fonds dans le cadre du Fonds Européen de Défense ou du programme Accelerator du Conseil européen de l’innovation - souvent de l’ordre d’un an.
AGILE compte ainsi s’inspirer dans ce cadre des pratiques inspirées des agences d’innovation de rupture américaines, les ARPA, qui ont déjà essaimé en Europe, notamment en Allemagne avec l’agence allemande pour l’innovation de rupture SPRIN-D qui permet d’obtenir des fonds conséquents en deux semaines seulement.
Quelles autres caractéristiques notables la proposition de règlement met-elle en avant, Victor Warhem ?
La proposition vise également à amener l’innovation financée en un à trois ans sur le marché. Cela signifie que l’organisation se concentrera dans un premier temps sur des innovations à maturité technologique élevée, dont l’objectif technologique peut être atteint rapidement.
Cette promesse témoigne également de l’accélération des cycles d’innovation comme observés en Ukraine, où de nouveaux prototypes peuvent être testés tous les mois pour une nouvelle technologie, sur la base de retours d’expérience du front très rapides.
Très bien, on ne sait toujours pas vraiment si le monde civil pourra bénéficier de tout cela.
Excellente remarque, Laurence, mais sachez que le secteur civil n’est pas en reste ici. Il est ainsi question d’arrimer des startups issues du secteur civil qui disposent d’une innovation disruptive ayant besoin d’adapter leur technologie à des cas d’usage militaires et pas seulement des startups développées exclusivement à des fins militaires. En cela, AGILE complète bien le Conseil européen de l’innovation qui devrait permettre le financement d’entreprises développant des technologies réellement dual use - c'est-à-dire sans besoin d’adaptation conséquent ni au marché militaire ni au marché civil.
Est-ce que le programme promet d’être généreux avec les startups, Victor Warhem?
Oui, Laurence. Non seulement les sommes seront conséquentes - plusieurs millions d’euros par projet - mais en plus le programme promet de prendre en charge 100% des dépenses, qu’elles concernent le développement, le testing, l’adaptation des technologies ou la mise sur le marché. C’est aussi un changement de logique assez remarquable quand on considère par exemple le fait que le programme Accelerator du Conseil européen de l’innovation ne finance les projets technologiques qu’à hauteur de 70% des coûts annoncés.
Étonnant en effet. Quel bilan peut-on ainsi tirer à ce stade?
Ma chère Laurence, même si la proposition sera retravaillée au Parlement et au Conseil, on peut d’ores et déjà dire que la Commission a vraiment cherché à répondre à la problématique des technologies de défense et à usage dual, en offrant un instrument de financement “de nouvelle génération” qui correspond plutôt bien à la réalité de l’innovation de défense aujourd’hui.
Les nouveaux géants de la défense américains comme Anduril ou Palantir - sans parler des géants de l’IA générative comme Anthropic - ont montré que c’est bien le secteur privé qui est actuellement à l’origine des innovations qui auront le plus d’impact sur la manière dont les États se défendent.
Les grands programmes d’innovation dirigés, longs et coûteux - comme le SCAF par exemple -, ont toujours leur utilité, mais les États doivent aussi bénéficier de la vitalité de l’innovation privée pour tenir la cadence face à une évolution des menaces sans précédent depuis une dizaine d'années. C’est bien que ce le programme AGILE recherche et même si on aurait pu espérer des montants plus conséquents, l’Union européenne démontre ici toute son utilité pour répondre aux problématiques de notre temps.
Merci Victor Warhem !
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.