Elise Bernard, docteur en droit public et enseignante à Sciences-Po Aix et à l'ESSEC, décrypte chaque lundi sur Euradio les implications concrètes de l'État de droit dans notre actualité et notre quotidien. Ses analyses approfondies, publiées sur la page Europe Info Hebdo, offrent un éclairage précieux sur ce pilier fondamental de l'Union européenne.
L’État de droit européen est une cible pour la doctrine MAGA, qui envisage l’amélioration des États-Unis en attaquant ceux qui contreviennent à ses objectifs, peut-on dire qu’elle s’inspire, dans une certaine mesure, aux stratégies en provenance du Kremlin ?
C’est bien possible Laurence. En tout cas, c’est ce qui ressort des déclarations du 24 avril à Athènes d’E. Macron et K. Mitsotakis exprimant le fait que l’Europe vit - je cite - un « moment unique qui voit un président américain, un président russe et un président chinois farouchement opposés aux Européens ».
C’est vrai que le modèle d’un État de droit exigeant contrevient au modèle oligarchique promu par le Kremlin depuis les années 1990.
Le modèle oligarchique crée des disparités – comme le modèle capitaliste ne soyons pas naïfs non plus – mais celles-ci sont plus perceptibles et ne garantissent pas la bonne santé de l’État, des institutions, ni de l’économie. D’après les services de renseignement suédois, la Russie dissimulerait ses difficultés économiques.
Mais le modèle de société promu par le Kremlin n’affecte pas que le niveau de vie !
Il est certain que cela ne se limite pas au niveau de vie ! Mais on peut jouer sur les chiffres et créer l’illusion. La crise démographique, elle, ne peut être floutée.
Selon l’ONU, la population russe pourrait diminuer de 15% d’ici 2100, passant d’environ 145 millions d’habitants aujourd’hui à 126 millions.
Cela s’explique assez facilement. D’abord parce que la chute de l’URSS, dans les années 1990, est marquée par de faibles naissances, ce qui réduit aujourd’hui le nombre de personnes en âge de procréer. Dans ce contexte de guerre, les jeunes Russes ne semblent pas enthousiastes à fonder une famille. À ces faibles naissances s’ajoute une mortalité élevée : la pandémie de Covid-19, puis la guerre menée à grande échelle contre l’Ukraine, sans parler d’un système de santé… oligarchique donc.
Le Kremlin a répondu à cette crise démographique par le biais de dispositifs financiers – mais ils ne semblent pas rattraper les disparités de son modèle de société.
Cela ne semble pas fonctionner en effet. D’où l’autre solution - horrible - consistant à enlever des enfants d’Ukraine. Le martelage idéologique de l’assimilation ‘Ukraine= région de Russie’ en serait un indice sérieux ; ces enfants sont “comme” des enfants russes.
Les actions de la justice pénale internationale, des ONG et de l’UE en faveur de la protection de ces enfants contreviennent donc à cette solution.
Oui d’ailleurs, le 20 avril, Europol a annoncé avoir localisé 45 enfants ukrainiens déplacés de force. Les États et les organisations qui soutiennent un respect strict de la justice et la création d’un tribunal spécial consacré à l’invasion russe de l’Ukraine ne peuvent donc qu’être la cible de déstabilisation en provenance du Kremlin.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.