Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.
Cette semaine, Quentin Dickinson, vous vous penchez sur les conditions de la future sécurité des populations européennes…
Au sens large, depuis plus de sept décennies, la sécurité de l’Europe face à la Russie dépend de deux facteurs intimement liés : d’une part, le parapluie nucléaire américain, et, d’autre part, la confiance que peuvent avoir les Européens dans la fiabilité des engagements des Américains.
L’un ne va pas sans l’autre.
Or, la confiance n’est pas modulable : elle est, ou elle n’est pas. Force est donc d’avoir la lucidité de constater que, depuis le début de ce second mandat de Donald TRUMP, la confiance des dirigeants et des militaires européens à l’égard de WASHINGTON s’est bel et bien évaporée.
Faut-il donc redouter une nouvelle invasion russe de l’Europe, devant laquelle les Américains resteraient les bras croisés, en épousant les positions du Kremlin ? Les dirigeants européens seraient-ils voués à être traités comme autant de petits ZELENSKY ?
Les cyberattaques, les sabotages, les canaux de la désinformation – dont MOSCOU ne prend même plus la peine de nier en être responsable – sont chaque mois plus nombreux ; ce sont des initiatives hostiles destinés à mettre notre patience à l’épreuve et à jauger nos éventuelles réactions.
Mais ils restent en dessous du niveau d’un acte de guerre au sens juridique, ce qui nous place dans la situation inconfortable d’avoir à choisir entre ne rien faire ou procéder à une escalade dans les degrés de l’affrontement.
Pour répondre plus précisément à votre question, on ne peut aujourd’hui exclure une opération militaire spéciale limitée du Kremlin en Estonie ou en Lettonie, au motif de voler au secours de populations baltes russophones, présentées comme persécutées. Selon un scénario, également déjà vu en Ukraine, l’invasion militaire serait suivie de la proclamation d’une République populaire de Narva ou d’un Gouvernorat de Livonie.
Si cette situation s’était passée il y a un an, j’aurais plutôt parié sur l’inaction des Américains et des Européens, ces derniers navrés mais spectateurs impuissants, sur fond d’une opinion frileuse et convaincue par les réseaux sociaux que toute riposte militaire de notre part mettrait en péril son confort de vie – alors qu’à terme, c’est plutôt l’inverse qui se vérifierait.
Mais aujourd’hui, Quentin Dickinson, vous ne diriez plus cela ?...
Non, en effet, car, avec un retard d’ailleurs consternant, les Européens se sont enfin lancés dans le redéveloppement de leurs industries de la défense, dans la restructuration de leur organisation militaire, dans l’ébauche d’organismes communs de défense, extérieurs mais parallèles à l’OTAN et à l’Union européenne.
Ainsi, tout début d’invasion russe serait détecté et contré par l’aviation, l’artillerie, et les drones des Européens, déjà en veille avancée sur leur flanc oriental.
Mais le plus significatif est ailleurs.
Qu’est-ce à dire ?...
Ailleurs, parce qu’il faut aussi se poser la question de la future dissuasion nucléaire. Dans ce domaine, un seul pays européen dispose de toutes les cartes : c’est la France. Il y a trois mois, Emmanuel MACRON définissait le détail de la dissuasion nucléaire française élargie aux États qui le souhaiteraient. A ce jour, ce sont neuf pays qui ont rejoint le mouvement : l’Allemagne, la Pologne et le Royaume-Uni, la Suède, la Norvège et le Danemark, la Belgique et les Pays-Bas, sans oublier la Grèce. De son côté, la Finlande y réfléchit.
Mais cette dissuasion de l’avant française n’entend pas être la copie conforme du parapluie nucléaire américain.
En quoi l’initiative française consisterait-elle, alors ?...
La doctrine est relativement simple, ce qui est un avantage : la garantie de la dissuasion nucléaire française s’étendra au territoire des pays-partenaires ; et, quatre fois par an, les forces armées de ces derniers participeront aux manœuvres françaises impliquant les Rafale et les sous-marins à capacité nucléaire.
L’Europe de la défense est en bonne voie, donc…
Pas tout-à-fait : d’abord, consciente que son parapluie nucléaire est un élément de son influence en Europe, la Maison-Blanche annonce vouloir cantonner des ogives nucléaires en Pologne et chez les Baltes. Et, d’autre part, le devenir de la nouvelle doctrine française est directement dépendante de l’élection présidentielle française.
Car, soyons clair : cette doctrine française et la coopération européenne qu’elle engendrerait ne survivrait pas à l’arrivée à l’Élysée d’un candidat prorusse ou isolationniste.
Un entretien réalisé par Laurent Pététin.