L'édito européen de Quentin Dickinson

Les Ennemis de l'intérieur

Photo de Leo_Visions sur Unsplash Les Ennemis de l'intérieur
Photo de Leo_Visions sur Unsplash

Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.

Cette semaine, Quentin Dickinson, vous tenez absolument à revenir sur la personne du Président des États-Unis d’Amérique…

Pendant que Donald TRUMP multiplie les déclarations nocturnes sur son cybersite Truth Social et sature la sphère médiatique de ses tonitruantes annonces diurnes, plus personne ne s’intéresse aux éventuelles révélations sur sa connivence passée avec l’homme d’affaires milliardaire, pédophile, et suicidé, Jeffrey EPSTEIN. Objectif atteint, donc, au moins provisoirement.

Mais, trop occupé à dénoncer, à bombarder, et à menacer la terre entière – en commençant par ses jusque-là alliés européens, M. TRUMP néglige de jeter un coup d’œil derrière lui.

Que voulez-vous dire ?

Pour schématiser, le soutien à Donald TRUMP repose sur trois piliers : le Parti républicain ; la Cour suprême des États-Unis ; et la mouvance MAGA (Make America Great Again, en français : Rendez sa Grandeur à l’Amérique).

Et, depuis peu, des lézardes commencent à apparaître dans le soutien de chacune de ces trois entités.

Commençons alors par le Parti républicain…

C’est en effet le gros morceau. Premier souci pour ce parti : contre toute attente, les résultats des dernières élections partielles ont été particulièrement décevants, et les sondages ne lui sont actuellement guère favorables pour ce qui est des élections à mi-mandat, qui se tiendront le 3 novembre prochain. 

Le scrutin portera principalement sur la totalité des 435 sièges de la Chambre des Représentants, la chambre basse, et sur 35 des cent sièges du Sénat – mais aussi sur une ribambelle de sièges de gouverneurs et de mandataires des états fédérés et des municipalités.

Compte tenu de l’imprévisibilité croissante de M. TRUMP, on comprend aisément la nervosité des élus républicains, dont bon nombre annoncent d’ores et déjà renoncer à se représenter, plutôt que de voir leur carrière politique se terminer sur un échec. Au dernier décompte à la Chambre des Représentants, ils étaient déjà vingt-deux élus républicains dans ce cas (contre seulement sept démocrates).

Et avant-hier, le Sénat s’est retrouvé divisé à égalité sur une proposition de l’opposition relative aux pouvoirs d’intervention militaire au Vénézuéla, et il a fallu que le Vice-président J.D. VANCE intervienne, en activant la voix délibérative que lui réserve la Constitution, pour que l’amendement soit repoussé.

Le décès d’un sénateur républicain du Colorado le 30 décembre dernier vient encore réduire la représentation parlementaire du parti.

Enfin, plusieurs élus républicains n’hésitent plus à critiquer publiquement l’action de M. TRUMP : ainsi, un sénateur de Louisiane a-t-il récemment estimé que ce n’était pas avec du papier collant qu’on raccommoderait les bévues du gouvernement ;

et l’un de ses collègues de Caroline du Nord s’en est pris violemment au chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, coupable selon lui d’amateurisme, d’absurdité, et de stupidité à propos de l’annexion du Groënland.

Alors, maintenant, au tour des MAGA…

Les militants aux casquettes rouges sont également déstabilisés : fortement isolationnistes, ils avaient tout misé sur un repli sur les affaires intérieures des États-Unis – et voilà que les opérations militaires et diplomatiques de leur pays se multiplient sur tous les continents !

Déjà, deux de leurs pasionarias ont pris leurs distances : Laura LOOMER, qui naguère chuchotait à l’oreille de M. TRUMP et faisait et défaisait les carrières politiques, a disparu des médias ; et la très radicale Marjorie TAYLOR GREENE, elle, a tout simplement démissionné de son mandat de député à la Chambre des Représentants, en estimant que les MAGA avaient été trahis.

Plus discrets, les intégristes identitaires chrétiens, depuis l’assassinat de leur mentor, Charlie KIRK, s’expriment désormais bien peu sur l’actualité politique. Mais ils ne cachent pas leur dégoût des géants californiens du numérique, pourtant autres profiteurs du système TRUMP, dont les réseaux sociaux véhiculent des idées et des images à l’opposé de leur idéal de société.

Reste le cas de la Cour suprême des États-Unis…

Celle-ci est composée de six juges conservateurs (dont trois nommés par M. TRUMP) et de trois libéraux.

Pourtant – et de façon croissante – la Cour émet régulièrement des arrêts qui invalident ou retardent la mise en œuvre de décisions du gouvernement TRUMP.

Les juges sont évidemment conscients qu’ils jouent la crédibilité – voire la survie – de leur institution dans une partie particulièrement délicate.

Appelée à statuer sur nombres de cas du genre, la Cour ne peut que constater une vague croissante dans l’opinion, inquiète des méthodes brutales des escouades de l’Agence fédérale de l’Immigration et des Douanes dépêchées au cœur des villes (souvent contre la volonté de leur municipalité) pour tenter d’arrêter des immigrés clandestins.

Il est vrai aussi que la Cour est noyée sous le nombre inhabituellement élevé de recours dus aux actions dudit gouvernement, dans un pays devenu – plus encore qu’auparavant – le paradis financier des avocats (pour le droit, évidemment, on est plus proche du purgatoire).

Conclusion ?...

M. TRUMP ne manque jamais de fustiger ses détracteurs, traités par lui d’ennemis de l’intérieur.

Il semblerait qu’aujourd’hui, ceux-ci ne sont pas uniquement là où il le croit.

Un entretien réalisé par Laurent Pététin.