L'édito européen de Quentin Dickinson

Iuri Deserviens

Photo de Laura Codruța Kövesi © European Union, 2019 CC BY 4.0 Iuri Deserviens
Photo de Laura Codruța Kövesi © European Union, 2019 CC BY 4.0

Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.

Cette semaine, Quentin Dickinson, c’est d’une femme au parcours exceptionnel que vous voulez nous entretenir…

…et cette femme, c’est Laura CODRUŢA KÖVESI, dont le mandat de Procureure générale de l’Union européenne est venu à son terme dimanche dernier.

Mme CODRUŢA KÖVESI est le haut-magistrat qui a inauguré cette fonction en 2020 et pour laquelle elle a été renouvelée pour un second mandat de trois ans. Pour mémoire, elle avait été choisie en 2019 par les institutions européennes, devançant les deux autres finalistes pour le poste, un Français et un Allemand, Andrés RITTER, lequel lui a succédé lundi à LUXEMBOURG, où se trouve le siège du Parquet général européen.

Et comment s’est-elle acquittée de sa mission ?...

Ce ne fut en rien un long fleuve tranquille, bien au contraire. Il lui a fallu d’abord mettre en place les structures et recruter les collaborateurs du Parquet, alors que s’accumulaient les affaires qui méritaient d’être examinées. La procédure permet à la fois la saisine de l’instance européenne par une (ou plusieurs) juridictions nationales, et l’autosaisine de l’instance européenne elle-même. Dans ce dernier cas, celle-ci s’adresse alors aux autorités judiciaires des pays impliqués.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le travail du Parquet européen aura été attaqué, vilipendé, méprisé et ignoré par un nombre étonnant de responsables politiques dans les pays-membres de l’UE.

La réponse de Mme CODRUŢA KÖVESI aura été invariable : si des faits délictuels sont avérés, dit-elle, il y a forcément des responsables, qu’il faut donc identifier et poursuivre. Qui peut en douter ?

Mais cette évidence n’est pas apparue, semble-t-il, à tout le monde…

Effectivement, cela n’a pas empêché les mises en causes juridiques, voire personnelles, de la magistrate, notamment de la part du gouvernement grec, ou tout récemment, par le Rassemblement national français, dont les bureaux des députés au Parlement européen ont été perquisitionnés il y a deux semaines à STRASBOURG, dans le cadre de dépenses injustifiées à hauteur de 4,3 millions d’Euros au cours de la législature de 2019 à 2024.

Avant sa nomination au niveau européen, quel a été le parcours de Mme CODRUŢA KÖVESI dans son pays d’origine, la Roumanie ?

Elle est née le 15 mai 1973 (sous le signe zodiacal du Taureau, donc) en Transylvanie, dans la petite ville de SFĂNTU GHEORGHE, peuplée majoritairement par des familles de la communauté magyarophone. Son père est haut-magistrat et sa vocation s’en trouve toute tracée.

Mesurant 1 mètre 80, elle fera partie de l’équipe nationale de basket-ball ; elle n’abandonne la compétition internationale qu’à l’âge de vingt-deux ans pour pouvoir compléter ses études de droit.

Devenue magistrate, sa capacité de travail et son impartialité affirmée sont vite remarquées et sa carrière connaîtra une accélération foudroyante ; à trente-trois ans, la voilà Procureure générale de Roumanie, plus jeune tenant du titre et première femme à y accéder.

Mais la suite sera plus dure.

Comment cela ?...

En 2013, elle est nommée Procureure générale à la tête de la Direction nationale anticorruption. Ses adjoints et elle déclenchent une campagne de répression sans précédent – et sans équivalent ailleurs – contre un fléau qui ronge quasi toutes les instances officielles du pays.

Le bilan parle de lui-même : en cinq ans, 9.000 dossiers traités, 1.000 personnes inculpées dont 90 % de condamnations, 300 millions d’Euros récupérés.

Sans distinction sont poursuivis les exécutants comme les élus, les ministres – et même deux chefs de gouvernement, dont l’un encore en fonctions.

Pour beaucoup, il devient urgent de s’en débarrasser au plus vite.

Mais par quels moyens ?...

Par l’intimidation, par les attaques personnelles, par la désinformation, par l’exploitation médiatique de son divorce, et même la mise sur écoute – rigoureusement illégale – de son téléphone par l’officine de renseignement privé israélienne BLACK CUBE, au service d’individus barbotant dans le lisier de la politique, des affaires, et de la criminalité organisée. Ils seront lourdement condamnés.

Le Premier ministre veut la révoquer ; le Président de la République, Klaus JOHANNIS, n’y consent que sur injonction de la Cour constitutionnelle.

Et l’on aboutira à une situation aberrante : le gouvernement de la Roumanie – alors que par ailleurs ce pays exerce la présidence semestrielle tournante du Conseil de l’UE – tentera par tous les moyens de torpiller la candidature de Mme CODRUŢA KÖVESI aux fonctions de Procureure générale européenne.

On peut estimer que cet acharnement incompréhensible du gouvernement roumain contre une citoyenne roumaine aura été déterminant dans le choix de celle-ci par les institutions européennes.

Et, sept ans après, quel jugement porte-t-elle sur son rôle à la tête du Parquet général européen ?...

Elle estime que ses équipes ont fait du bon travail, mais que l’institution n’est pas encore fermement ancrée, par manque de moyens financiers et humains ainsi que par l’inertie bureaucratique : « Pour mon successeur », disait-elle il y a peu, « le boulot le plus dur, ce sera d’empêcher la mort douce du Parquet général ».

Car, insiste-t-elle, la criminalité s’organise désormais au niveau européen, et la répression ne peut donc s’effectuer qu’au niveau européen.

Et que va-t-elle faire maintenant ?...

Cette jeune (et discrètement) remariée avec un vieil ami, lui aussi roumain, dément avoir la moindre tentation d’entrer en politique, comme beaucoup l’y incitent ; elle répète que sa voie est celle du droit – le droit, ni plus, ni moins.

Un entretien réalisé par Laurent Pététin.