L'édito européen de Quentin Dickinson

D'empire en pire

© Andy Luo via Unsplash D'empire en pire
© Andy Luo via Unsplash

Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.

Et cette semaine, Quentin Dickinson, votre Édito’ se penche sur le retour de la tentation d’empire…

Comme moi, vous aurez constaté la fascination croissante des dirigeants actuels des superpuissances de la planète pour une espèce de modèle impérial, assis sur l’autoritarisme et l’expansion territoriale aux dépens de ses voisins.

Alors, simple question : est-ce qu’un régime de ce genre a fait ses preuves et constitue finalement une bonne idée, ne fût-ce que pour ses zélés promoteurs ?...

…et l’on peut penser que, pour y répondre, vous allez puiser dans les exemples que nous offre l’Histoire du monde…

Bien vu. Et le principal instrument de mesure de l’intérêt d’un régime impérial, c’est sa durée.

Alors, allons-y : en Égypte (le record absolu), les Pharaons auront régné sans partage pendant 2.757 années, avant l’effondrement de cet empire, environ trois cents ans avant notre ère.

Faisant presque aussi bien, l’Empire chinois se sera maintenu pendant 2.133 ans, le dernier Empereur ayant été contraint à l’abdication en 1912.

Et, plus proches de nous, en Europe au sens large ?...

D’abord, évidemment, l’Empire romain, qui, en dépit de hauts et de bas, engrange 503 années au compteur. Il aura péniblement survécu une cinquantaine d’années au sac de ROME par les hordes wisigothes, venues de Scandinavie, en l’an 410 de notre ère.

Toutefois, les provinces orientales de l’Empire romain se constituent en un Empire byzantin, lequel ne disparaîtra qu’un millier d’années après, au XVe siècle.

Revenons maintenant en Europe centrale et orientale. Succédant d’une certaine façon à l’Empire carolingien de Charlemagne, le Saint-Empire romain germanique tiendra 844 ans, jusqu’à son démantèlement par Napoléon Ier en 1806.

Cet Empire est indissociable de la dynastie des HABSBOURG, dès l’an 1.273 régulièrement élue à sa tête par les autres monarques allemands.

Mais les possessions des HABSBOURG allaient bien au-delà : ainsi, au XVIe siècle, régnaient-ils sur l’Autriche, l’Italie, l’Espagne, et les Pays-Bas – notamment.

Leur dernier rôle de chef d’État fut celui d’Empereur d’Autriche-Hongrie, un Empire qui ne dura que cinquante-et-un ans et qui sombra en 1918, à la fin de la Première Guerre mondiale.

À noter pour la petite histoire : dans les années 1980, deux cousins, Archiducs de HABSBOURG-LORRAINE, ont épousé, l’un une princesse belge, l’autre une princesse luxembourgeoise, dont les enfants font partie des familles régnantes de ces deux monarchies.

A-t-il existé d’autres empires en Europe ?...

Oui, deux : l’Empire allemand, proclamé en 1871 et gommé en 1918, comme son voisin l’Empire austro-hongrois (soit une durée de 47 ans) ; et l’Empire italien, né de l’unification de la péninsule en 1882 et balayé 63 ans après, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, à la suite d’un référendum quelque peu trafiqué par les Communistes. 

Quel constat peut-on faire de ces successions d’empires ?...

Vite dit, plus les empires sont de création récente, plus ils sont de courte durée. L’explication en est simple : plus les communications sont rapides, plus la gestion des affaires remonte au centre, et plus la mise en œuvre des décisions s’en trouve ralentie, ce qui ne manque jamais d’attiser les insatisfactions et de nourrir les mouvements nationalistes ou généralement centrifuges.

Et que penser de la trajectoire des empires en cours de constitution de nos jours ?...

Commençons évidemment par la Russie, et en style télégraphique :

Asservie à l’économie de guerre pour l’avenir prévisible, priorité donnée à l’industrie de défense, la destruction par l’Ukraine des équipements industriels et énergétiques, l’appauvrissement de la population, une inflation galopante dans des secteurs-clefs, le choix de l’exil en masse de jeunes professionnels pour éviter la conscription dans l’armée, la démographie en chute, l’espérance de vie en recul (surtout chez les hommes).

…et une volonté dominante, par la désinformation et les actes de guerre hybride, de briser l’Union européenne et notre mode de vie démocratique européen, couplé à l’objectif de reprise en main des pays ex-soviétiques et des anciens pays-satellites en Europe centrale.

Projection : situation intenable au-delà de 2030.

Et la Chine, alors ?...

C’est encore un cas du mandat de trop : jusqu’au 3e mandat de XI-Jinping, c’était un État fortement centralisé, aux copinages discrets et lucratifs – mais depuis, c’est devenu un régime autoritaire, une société sous surveillance permanente, une militarisation croissante, une immixtion inefficace dans l’économie de la part du Parti-État communiste, un marché en proie à une crise du (trop-plein) de logements neufs inoccupés, la production industrielle dépassant les besoins de la consommation nationale, le vieillissement de la population, le tassement du tourisme.

…et une volonté de maintenir l’Europe en importateur obligé, par le faussement de la concurrence à travers les subventions ciblées à la production, ainsi que par la désinformation, destinée à saper le renforcement des politiques de l’Union européenne, et le discret soutien à l’effort de guerre russe.

Projection : situation préoccupante à partir de 2035 (et bien avant en cas de tentative d’invasion de Taïwan).

Conclusion ?...

Conclusion : non, l’intention de transformer son pays en empire n’est franchement pas une bonne idée. Il suffit d’ailleurs de se souvenir de l’exemple édifiant de M. Jean-Bedel BOKASSA, il y a cinquante ans, Empereur (autoproclamé) de Centrafrique, dont le règne aura duré exactement deux ans, neuf mois, et seize jours.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.