Chaque semaine, Quentin Dickinson revient sur des thèmes de l'actualité européenne sur euradio.
Cette semaine, Quentin Dickinson, vous entendez donner un coup de projecteur sur un événement peu public, mais cependant révélateur d’une tendance de fond…
D’abord, un rapide rappel des faits. Au mois de juin dernier, le Sous-Secrétaire américain à la Politique de Défense, le nommé Elbridge COLBY, a réuni des représentants de six pays européens de l’OTAN au motif qu’il fallait prévoir le retrait progressif des forces militaires étatsuniennes basées en Europe, et, par conséquent, répartir entre Européens les missions que les Américains leur abandonnaient. Étaient conviés l’Allemagne, la Finlande, la Norvège, les Pays-Bas, la Pologne, et la Suède.
Le Général Alexus GRINKEVICH, Commandant-en-chef des forces américaines en Europe, assistait à cette réunion. Ses fonctions sont cumulées avec celles de Commandant suprême des Forces alliées en Europe, ce qui en fait le principal chef militaire de l’OTAN.
En fonction depuis l’année dernière, cet aviateur (dont l’arrière grand’père était un immigré biélorusse) est plus connu sous le sobriquet de GRYNCH, et il sera à la manœuvre pour ce repli – qui se voudrait ordonné – de la présence américaine en Europe.
Cette rencontre ayant eu lieu dans le sud de la Norvège, les diplomates l’ont baptisée Format de Bergen.
On s’en doute, passablement technique et volontairement discrète, cette réunion n’aura nulle part fait les grands titres des médias.
Mais pourquoi donc ce sous-ministre américain n’a-t-il invité que six pays sur les trente alliés, membres de l’OTAN en Europe ?...
Vous avez raison de poser cette question qui taraude aussi bien les six conviés que les vingt-quatre non-invités. Les réponses possibles sont multiples, et non-exclusives entre elles.
D’abord, WASHINGTON ne veut pas d’un front uni des Européens, probablement appuyé par les Canadiens – et on relèvera au passage que, de son côté, le Kremlin ne peut que se féliciter de cet objectif étatsunien.
Ensuite, parmi les six, les plus significatifs sont les Allemands et les Polonais, peu suspects de vouloir renverser la table. Pas de risque de dissonance, donc, et, en même temps, une volonté d’instiller l’attrait du fruit défendu chez les laissés-pour-compte, dont les deux puissances nucléaires (France et Royaume-Uni) ainsi que les trois pays baltes, pourtant les plus fragiles en première ligne face à la menace russe.
Mais plusieurs des pays européens de l’OTAN ont depuis peu augmenté considérablement leurs budgets militaires ; on peut supposer que ce sont ceux-là qui ont été invités ?...
Non, justement ! Il n’y a pas de prime au bon élève, en tout cas pas de ce point de vue-là. Mais j’entends dire dans les couloirs que le Danemark, qui vient d’offrir à Donald TRUMP l’occasion d’annoncer au sujet du Groënland un nouveau triomphe de son action géopolitique, pourrait être invité à rejoindre le Format de Bergen. Rien à voir avec des considérations sécuritaires : vu de la Maison-Blanche, il convient de punir les gouvernements qui ont refusé de participer à la calamiteuse expédition américaine au Proche-Orient – et de récompenser ceux qui, comme le Président de la Finlande, jouent au golf avec M. TRUMP.
Nous sommes dans la droite ligne des déclarations du Secrétaire américain à la Guerre, il y a six mois, lors de la Conférence Shangri-La à SINGAPOUR. Pete HEGSETH y établissait un brutal distinguo entre les alliés modèles des États-Unis et ceux qui ne se conformaient pas aux intérêts de WASHINGTON et qui par conséquent ont à en subir les conséquences.
Et quel avenir, selon vous, pour ce Format de Bergen ?...
Dans l’immédiat, ce sera dans trois semaines, ce groupe devrait se réunir en Pologne. Rien de particulier ne filtre pour l’heure des attentes des uns et des autres : « On reste dans l’expectative » me disait hier un diplomate néerlandais.
Pour la suite, il paraît difficile de tenir durablement à l’écart vingt-quatre pays, que WASHINGTON mettrait devant le fait accompli d’un texte bricolé on ne sait comment et qui déboucherait sur une OTAN 3.0, comme je l’ai entendu murmurer.
Alors, je retiens surtout ce que me disait un autre diplomate, britannique celui-ci : « N’oubliez pas, les élections législatives à mi-mandat aux États-Unis, ce n’est que dans trente-deux jours ! ».
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.