L'Europe vue de Bruges

Le véhicule électrique au service de l'autonomie stratégique européenne ?

Photo de Eren Goldman sur Unsplash Le véhicule électrique au service de l'autonomie stratégique européenne ?
Photo de Eren Goldman sur Unsplash

Chaque semaine, la série de podcasts "L'Europe vue de Bruges" propose un éclairage original sur l’actualité européenne, vue depuis Bruges. Les intervenant·es sont des étudiant·es de la promotion Victoria Amelina, des Assistant·es académiques et, plus ponctuellement, des professeur·es.

Juriste spécialisé en droit international puis diplômé en relations internationales de l’université Panthéon-Assas et Panthéon-Sorbonne, Antoine du Fayet étudie la politique européenne et relations transatlantiques au Collège d’Europe.

Ayant travaillé dans les diplomaties française et américaine, il s’intéresse aux sujets de droit international et d’industrie et défense européennes. Il finira son master l’année prochaine à The Fletcher School of Diplomacy, Boston.

L’Europe se prépare à étudier une proposition législative sur le verdissement des flottes d’entreprises. L’Europe mise-t-elle désormais tout sur l’électrique ?

L’Europe s’apprête en effet à imposer des quotas de véhicules zéro ou basses émissions à horizon 2035 aux flottes d’entreprises de grande taille, sous réserve d’amendements futurs du Conseil et du Parlement.

Plus largement, l'électrique n’est plus seulement une question de climat, mais une question de survie géopolitique. Des décennies durant, notre diplomatie a été menottée par notre dépendance aux carburants importés.

Aujourd’hui, les conditions sont différentes, puisqu’un véhicule électrique mis en circulation est un baril de pétrole qu’on n’achète plus ailleurs. Une étude récente du think-tank Transport & Environment montre que l’électrification massive des transports mènerait à une réduction colossale de nos importations de pétrole d’environ 34% d’ici 2030. On passe ainsi d’une dépendance de flux, à savoir le pétrole qu’il faut acheter régulièrement, à une gestion de stock, à savoir des métaux critiques qu’on peut recycler. Ce n’est pas parfait mais c’est déjà mieux.

N’est-ce pas remplacer une dépendance par une autre, représentée par la Chine ?

C’est le risque principal : la Chine contrôle encore environ 65% du raffinage mondial de lithium. Face à cela, l’idée de l’Europe est de créer une boucle fermée des ressources via le Battery Regulation, voté en 2023.

Cette idée se résume à tout recycler en Europe puisqu’on ne peut pas extraire. La réglementation européenne impose ainsi de récupérer jusqu’à 80% du lithium de nos batteries usagées pour le réinjecter dans la production. Étant de notoriété commune que le pétrole consent mal à réintégrer nos réservoirs une fois brûlé, les batteries nous offrent une sécurité que le pétrole ne nous a jamais offerte : celle de rester sur notre sol.

Concrètement, est-ce encore une mesure de nature à mettre en danger l’industrie automobile européenne ?

L’industrie automobile s’y efforce, mais c’est brutal. Le rapport Draghi sur la compétitivité l’a bien souligné : sans une demande solide sur le marché intérieur, nos constructeurs n’investiront pas assez vite face aux subventions chinoises, notamment dans la fabrication de batteries européennes. Or, pour le moment, la demande européenne pour les véhicules électriques est freinée par des coûts trop élevés et une infrastructure incomplète.

C’est pour cela que la régulation des flottes d’entreprises est débattue à Bruxelles en ce moment. Forcer les grosses entreprises à verdir leurs flottes revient à stimuler artificiellement la demande, dont les volumes garantis permettront aux constructeurs de financer la recherche et les "Gigafactories" européennes… et ainsi de baisser le prix des véhicules électriques, alors que ceux produits en Europe montent en moyenne à 50 000 euros.

Et socialement, ça passe ?

C’est plus complexe. Sur le terrain, le verdissement des transports ce sont des usines de moteurs thermiques qui ferment et environ 600 000 emplois menacés, surtout chez les sous-traitants traditionnels.

C’est pourquoi l’Europe devrait établir un Mécanisme de Transition pour l’automobile, afin de former aux métiers de la batterie les ouvriers de Stuttgart, de Sochaux et en général des régions les plus concernées. Si l’on veut des voitures propres, il faudra aussi éviter une crise sociale majeure qui mettrait de l’eau dans le gaz d’une Europe qui tourne déjà au ralenti.

Donc, l’électrique est un choix de puissance ?

Tout à fait, puisque c’est le passage d’une Europe-marché à une Europe qui montre sa capacité, dans un domaine spécifique, à ne plus dépendre des humeurs géopolitiques des uns et des autres - suivez mon regard. Et ceci, tout en faisant montre d’un leadership environnemental aux yeux du monde. C’est un pari risqué et coûteux, mais qui nous aidera, peut-être, à remettre les mains sur le volant.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.