Chaque semaine, la série de podcasts "L'Europe vue de Bruges" propose un éclairage original sur l’actualité européenne, vue depuis Bruges. Les intervenant·es sont des étudiant·es de la promotion Victoria Amelina, des Assistant·es académiques et, plus ponctuellement, des professeur·es.
Alexandre Mies est étudiant franco-italien en Études politiques au Collège d’Europe et en Administration publique à Sciences Po Paris.
Diplômé d’une double licence en histoire et science politique, il a acquis une expérience dans plusieurs administrations françaises et européennes, où il a travaillé sur des sujets budgétaires, sociaux et environnementaux.
Pourquoi la question du financement de la défense est-elle centrale en Europe aujourd’hui ?
C’est vrai qu’il y a un consensus assez large en Europe. Pour trois raisons principales :
- La guerre en Ukraine, aux portes de l’UE ;
- La pression de l’OTAN pour atteindre les fameux 2% du PIB consacré à la défense ;
- L’incertitude américaine. L’administration Trump a plusieurs fois mis en doute la garantie de sécurité américaine s’ils ne « prennent pas leur part du fardeau ».
Et c’est un gros enjeu pour l’UE : une Europe qui se défend sans les États-Unis, c’est un investissement dans la défense qui doit presque doubler (selon Bruegel).
Pourquoi ces nouvelles dépenses risquent d’entrer en concurrence avec d’autres politiques européennes ?
Ici, c’est un problème structurel du budget de l’UE.
C’est simple : si la taille du gâteau n’augmente pas, chaque nouvelle priorité prend forcément une part sur les autres. Comme le montant du budget de l’UE est défini par les États et qu’ils ne veulent pas forcément y contribuer davantage, c’est moins de nouveaux engagements financiers.
Plus précisément, deux autres contraintes :
- Depuis la pandémie, les niveaux de dette sont élevés et les règles budgétaires de l’UE exigent leur réduction.
- Le budget européen est déjà relativement « vert et social » : environ 30 % du budget 2021-2027, plus le plan de relance. « Relativement » parce que c’est encore insuffisant face au défi climatique. Mais certains pourraient quand même être tentés de réduire ces dépenses pour financer la défense.
Quelles solutions sont débattues pour éviter cet arbitrage ?
Trois sortes de propositions sont débattues.
- Un nouvel emprunt commun à l’échelle de l’UE, comme ça a été fait pour le Covid puis pour l’Ukraine. Plusieurs dirigeants comme Emmanuel Macron ou Kaja Kallas défendent l’idée de financer en commun les capacités nationales en mutualisant l’effort (défense aérienne, industrie, etc).
- Mobiliser la Banque européenne d’investissement comme multiplicateur. Pas pour en faire une « banque des armes », mais pour financer à la fois la sécurité et la transition écologique (mobilité militaire bas carbone, infrastructures critiques durables, et autres). Tout ça sans greenwashing.
- Réformer le budget européen lui-même. Le cadre financier pluriannuel post-2027 est actuellement en négociation. Le meilleur scénario serait d’augmenter la taille du budget. Autrement, renforcer les lignes budgétaires sur les sujets de défense, en préservant l’objectif d’au moins 30% dépenses climatiques.
Est-ce que les États membres sont d’accord sur ces solutions ?
Non, et ça prendra sûrement du temps avant de trouver un consensus. On voit apparaître trois grands groupes d’États dansles négociations.
- Les pays de l’Est, pour qui la sécurité est la priorité absolue, car ils sont les plus proches du conflit ;
- Ceux au sud, qui sont inquiets de revivre l’austérité post crise de 2008 au détriment du social ;
- Et enfin les pays dits “frugaux”, très méfiants à l’idée d’une nouvelle dette commune européenne.
Et du côté des institutions, quelle est la position ?
Commission et Parlement sont plutôt favorables à des instruments communs pour augmenter l’enveloppe totale sans sacrifier le reste. Au Conseil, qui représente les États membres, c’est plus délicat. Certains refusent aussi que l’UE empiète sur les compétences de l’OTAN.
Voilà pour les clivages politiques. L’idée principale à retenir, c’est que si on veut continuer à investir dans la défense européenne sans augmenter les capacités financières de l’Union, tout euro de plus dans la défense c’est un euro de moins pour la cohésion ou le climat.
Et oui, peut-être que si on veut la paix, il faut préparer la guerre. Mais encore faut-il que, dans cinquante ans, sans ressources naturelles ou humaines, il reste quelque chose à défendre.
Un entretien réalisé par Laurent Pététin.