Le bloc-notes d’Albrecht Sonntag

De la niaiserie affligeante à la vanité moralisatrice

De la niaiserie affligeante à la vanité moralisatrice

Chaque semaine sur euradio, Albrecht Sonntag, professeur à l’ESSCA Ecole de Management à Angers, nous ouvre son bloc-notes pour partager ses idées sur les questions d’actualité, en Europe et au-delà.

Aujourd’hui, vous vous agacez de deux chansons vieilles de plus de 40 ans.

Vous allez me dire que ce n’est pas trop tôt, et vous n’aurez pas tort. En fait, c’est en préparant une intervention publique sur la guerre d’aujourd’hui que je me suis repenché sur les événements marquants de l’année 1982. C’est une année dominée par les actions retentissantes du mouvement pacifiste en Allemagne, et comme le veut le hasard, c’est justement aussi l’année où j’étais en train d’accomplir mon service militaire, un peu malgré moi, mais sagement quand même.

1982 – en pleine guerre froide ! Rappelez-nous la situation géopolitique de cette année-là.

Elle était marquée par la « double décision » de l’OTAN et la « crise des euromissiles » qui en était le résultat. La fameuse « double décision » consistait, de la part de l’OTAN, en l’invitation adressée à l’Union soviétique d’entrer dans des négociations de désarmement tout en déployant simultanément – et massivement – de nouveaux missiles stratégiques américains à la frontière entre les deux blocs. C’étaient les fameux « Pershing II », que mon unité protégeait dans la forêt bavaroise, et qui faisaient face aux « SS 20 » de facture soviétique, également dotés d’ogives nucléaires. Ce déploiement était imminent en 1982, et il a provoqué une réaction très hostile dans une large part de la population.

Toute ressemblance avec la situation d'aujourd'hui est, bien sûr, entièrement fortuite…

Incroyable, n'est-ce pas, comment la question du soutien militaire à l’Ukraine ravive et met à nu les mêmes clivages dans la société allemande.

Cette déchirure entre l'idéal pacifiste et antimilitariste hérité de l'après-guerre, et la prise en compte, parfois douloureuse, d’une réalité dans laquelle, d’une part, la démilitarisation unilatérale aurait mené vers une soumission à un régime dont le caractère totalitaire était pourtant indéniable et dans laquelle, d’autre part, il n’y avait que les États-Unis capables de protéger la démocratie libérale.

En 1982, le Mouvement Pacifiste – la « Friedensbewegung » – a réussi à fédérer une résistance qui traversait toute la société et qui transcendait largement l’antagonisme gauche-droite. Le 10 juin, à l’occasion d’un sommet de l’OTAN à Bonn, il a organisé la plus grande manifestation populaire jamais enregistrée en Allemagne, avec 500 000 personnes sur les rives du Rhin. Impressionnant.

Mais vous ne vouliez pas nous parler de chansons ?

J’y viens. Car cette thématique dominante a bien évidemment déteint sur la culture populaire.

Le premier à flairer la bonne affaire était le parolier d’une niaiserie affligeante, intitulé « Ein bisschen Frieden » – « Un peu de paix » – qui, interprétée par une lycéenne de 17 ans du nom de Nicole, pas vraiment douée, remporta contre toute attente le Grand Prix de l’Eurovision au mois de mai. C’était un mélange bien allemand de romantisme émotif et de prémonitions apocalyptiques, d’une bêtise atterrante. J’en avais honte. Elle en a vendu 5 millions d’exemplaires.

Mais il y avait aussi tout un renouveau de chansons antimilitaristes sérieuses. Un collectif du nom « Artistes pour la paix » organisait plusieurs méga-concerts dans des stades réunissant, littéralement, des centaines de milliers de spectateurs. Parmi eux, le très talentueux chansonnier et pianiste Konstantin Wecker, qui proposa une chanson intitulée « Quand viendront nos frères ». Allez, je vous traduis les paroles :

Quand viendront nos frères, avec des bombes et des fusils, nous les embrasseront, et nous ne nous défendrons pas.

Ils ont l’air d’être des ennemis, ils portent des uniformes, mais ils sont comme nous aveuglés, enfermés dans des normes.

Même s’ils parlent une autre langue, nous discuterons avec eux. Et nous laisserons les Présidents, faire la guerre tous seuls entre eux. »

Un texte qui de toute évidence renvoie vers un pacifisme inconditionnel.

Bien sûr. J’appréciais beaucoup cet artiste, j’ai dû le voir au moins quatre fois en concert, mais en 1982, je me disais aussi que des soldats comme moi y étaient peut-être pour quelque chose s’il pouvaient chanter ce qu’ils voulaient, quand ils le voulaient, avec toute la vanité moralisatrice, cette certitude d’être du bon côté, qui les caractérisaient.

Bon, on retient que la musique populaire allemande n’était peut-être pas au top en 1982. Que sont-ils devenus, ces chanteurs ?

Eh bien, c’est très révélateur. Nicole, 58 ans aujourd’hui, continue à fredonner ses chansons dans les salles municipales polyvalentes à travers l’Allemagne. Mais attention : l’année dernière, sans blague, elle a réenregistré « Ein bisschen Frieden » en russe, s’adressant ainsi à Vladimir Poutine. Il doit trembler !

Quant à Konstantin Wecker, 75 ans, il est toujours actif, toujours excellent musicien, la chanson des « frères » fait toujours partie de son répertoire. Et il a aussi, vous n’allez pas être surprise, l’un des premiers signataires des pétitions d’Alice Schwarzer, dont je vous ai parlé à deux reprises, qui exhortent les Ukrainiens à donner la priorité à conclure une paix, quitte à renoncer à leur territoire, leur démocratie, et leur liberté.

Comme quoi, tant la niaiserie affligeante que la vanité moralisatrice ont encore de beaux jours devant eux.

Entretien réalisé par Laurence Aubron.

« Ein bisschen Frieden » de Nicole.


« Quand viendront nos frères » de  Konstantin Wecker