Paris et Berlin sur les ondes

Un ordre mondial en destruction ?

© Kai Pilger via Unsplash Un ordre mondial en destruction ?
© Kai Pilger via Unsplash

Dans leurs chroniques sur euradioJeanette Süß et Marie Krpata dressent un état des lieux des relations franco-allemandes et de la place de la France et de l’Allemagne au sein de l’UE et dans le monde. Elles proposent d’approfondir des sujets divers, de politique intérieure, pour mieux comprendre les dynamiques dans les deux pays, comme de politique étrangère pour mieux saisir les leviers et les freins des deux côtés du Rhin.

Bonjour Marie !

Fin avril cette année, l’ONG Amnesty International a publié son rapport annuel dressant un portrait sombre de l’état du multilatéralisme face à la montée de ce que les auteurs du rapport qualifient d’ « ordre mondial des carnassiers » et d’ « ordre mondial de la prédation ». L’ONG estime en effet que « nous sommes au moment […] où tout peut basculer, où tout ce qui a été construit au cours des 80 dernières années risque d’être anéanti. » L’occasion de revenir avec vous sur ces évolutions et comment elles sont perçues en Europe et en Allemagne.

Tout d’abord, l’Europe semble un peu prise au dépourvu par le durcissement du contexte international. Que peut-on en dire ?

Donald Trump, tout comme Vladimir Poutine et Xi Jinping, ravive la division du monde en zones d’influence, les Etats-Unis ayant des ambitions sur la sphère occidentale, ce qui explique l’intervention américaine au Vénézuéla, les plans d’annexion du Groenland et ses menaces de faire du Canada le 51e État américain. L’Europe, championne d’un ordre multilatéral, s’adapte difficilement à ce retour de la realpolitik.

La devise de la Conférence de sécurité de Munich de cette année – « En voie de destruction » – décrit bien cette érosion du système international. En même temps, c’est aussi l’occasion de faire émerger de nouvelles idées et de nouvelles initiatives. Ainsi, lors du Forum Economique Mondial à Davos en janvier 2026, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, affirmait: « les chocs géopolitiques peuvent et doivent constituer une opportunité pour l'Europe. »

Vous avez évoqué le Groenland qui est un territoire autonome du Danemark. Quelle a été la réaction du chancelier Merz par rapport aux déclarations de Donald Trump sur sa volonté d’annexer ce territoire arctique ?

L’Allemagne a fait partie des Etats membres de l’UE, qui avec la Norvège et le Royaume-Uni avaient envoyé des militaires au Groenland en janvier dernier dans le cadre d’ « une mission de reconnaissance » sous l’impulsion du Danemark, alors que les tensions avec les Etats-Unis étaient au plus haut. 

Le chancelier fédéral Friedrich Merz a déclaré que le Danemark pouvait « compter sans réserve sur la solidarité européenne ». Il a souligné que les partenaires européens de l’OTAN devaient faire plus pour assurer la sécurité dans le Grand Nord, car il s’agit là d’un intérêt transatlantique commun. Rappelons que comme les autres participants à la « mission de reconnaissance », l’Allemagne a été menacée de la mise en place de droits de douane américains. Mais ces menaces n’ont finalement pas été mises à exécution.

Sur d’autres sujets de tensions internationales, on a reproché à Friedrich Merz une application sélective du droit international. Pourriez-vous revenir là-dessus ?

Effectivement, Laurence. Friedrich Merz s’est montré évasif quant à la capture de Nicolas Maduro et à sa conformité avec le droit international, se contentant de mentionner que la situation juridique était « complexe ». De la même manière, le chancelier allemand avait fait parler de lui en juin 2025, en déclarant qu’Israël et les Etats-Unis, font le « sale boulot » pour l’Occident. Autrement dit : « la fin justifie les moyens ». 

En mars 2026, peu après le début de l’attaque lancée par les Etats-Unis et Israël contre la République islamique d’Iran, le chancelier expliquait à la presse qu'il n'avait pas l'intention de « faire la leçon » à Donald Trump en matière de droit international, évoquant un dilemme en raison de la problématique nucléaire et de l’oppression de la population par le régime iranien. Notons toutefois que le président de la République fédérale d’Allemagne Frank-Walter Steinmeier a, lui, considéré que les attaques constituaient une violation du droit international.

Depuis le ton semble encore être monté entre l’Allemagne et les Etats-Unis…

En effet, Laurence. Friedrich Merz a eu des propos malheureux lors d’une visite dans une école dans le Sauerland au cours d’un échange avec des élèves, évoquant que les Etats-Unis n’avaient manifestement pas de stratégie de sortie par rapport à l’intervention en Iran et que la nation américaine était en train de se faire humilier par l’Iran. 

Vexé, le président américain a annoncé le retrait de 5 000 soldats américains stationnés en Allemagne, ajoutant à cela des annonces de droits de douane supplémentaires de 25 % sur les automobiles en provenance de l’UE. Les tensions germano-américaines sont donc particulièrement palpables. Joschka Fischer, l’ancien ministre des affaires étrangères allemand sous le gouvernement Schröder, a d’ailleurs récemment signé une tribune dans Le Monde où il évoque un « avenir post-américain de l’Europe » estimant que « la dissolution de l’OTAN a déjà commencé ».

Donald Trump dénonce un manque de solidarité de l’OTAN dans la guerre en Iran qualifiant cette organisation de « tigre de papier ». Quel est le positionnement de l’Allemagne à ce sujet ?

Friedrich Merz considère que les alliés européens n’ont pas été consultés et qu’ils ne doivent donc pas se laisser entraîner dans cette guerre. En revanche, l’Allemagne est ouverte à un soutien dans le cadre d’une mission de déminage du détroit d’Hormuz une fois que la situation se sera calmée.

Ce que révèle cette crise c’est un délitement de la confiance entre les deux rives de l’Atlantique.  A ce propos il est utile de mentionner la récente publication d’une Stratégie militaire allemande, la première de l’histoire de la République fédérale d’Allemagne. L’Allemagne y insiste sur le fait qu’elle va devoir prendre davantage de responsabilités sur le plan de la sécurité et de la défense et que pour que l’OTAN reste transatlantique elle doit devenir plus européenne. Cela découle du constat d’une distanciation croissante de la part de Washington, un constat auquel l’Allemagne s’est toujours refusée. Une réalité qu'elle est à présent obligée d'affronter de plain-pied.

Un entretien réalisé par Laurence Aubron.