Toutes les deux semaines sur euradio, retrouvez « Fréquence Europe », la chronique de Radio Judaïca et l’Europe Direct Strasbourg, présentée par Olivier Singer.
Bonjour Olivier ! Après avoir vu lors de notre dernière chronique comment l’Union européenne a aboli les frais d’itinérance, on s’attaque aujourd’hui à un sujet toujours en lien avec nos téléphones, mais cette fois-ci on va parler chargeurs. Olivier, comment l'Union européenne est parvenue à forcer les plus grands fabricants de smartphones au monde à changer leurs produits ?
Il faut tout d’abord retourner 17 ans en arrière, en 2009 ! À ce moment-là, il existe plus d’une trentaine de types de chargeurs différents. Chaque fabricant ou presque utilise son propre système. Résultat : les consommateurs accumulent les câbles incompatibles. En moyenne, les Européens possèdent alors trois chargeurs différents et près de 40 % d’entre eux déclarent avoir déjà été incapables de recharger leur téléphone faute du bon câble.
Au-delà du côté peu pratique et coûteux, l’impact environnemental est énorme. Chaque année, des milliers de tonnes de déchets électroniques proviennent de chargeurs inutilisés ou jetés.
En 2009, la Commission européenne lance donc un premier processus d’harmonisation en signant un protocole d’entente avec une dizaine de fabricants de smartphones comme Nokia, Samsung ou Apple. L’objectif est simple : tendre vers un chargeur commun basé sur le micro-USB.
Mais ce protocole n’est pas contraignant. Autrement dit, les entreprises restent libres de faire ce qu’elles veulent. Et surtout, le texte autorise toujours les connecteurs propriétaires, comme le fameux port Lightning d’Apple.
Donc l’harmonisation vers un chargeur universel semble un peu compromise ?
En quelque sorte oui, mais malgré tout il y a des progrès. Le nombre de chargeurs différents diminue fortement. Et surtout, en 2014, une innovation technologique change complètement la donne : l’arrivée de l’USB-C.
Ce nouveau port est plus performant, réversible et donc fini le câble qu’on essaie de brancher trois fois avant de trouver le bon sens. Ce port permet aussi une recharge beaucoup plus rapide. Petit à petit, il apparaît comme le candidat idéal pour devenir un standard universel.
À cette époque, on retrouve principalement trois types de ports sur les smartphones : le micro-USB, qui domine encore ; le Lightning, utilisé exclusivement par Apple ; et l’USB-C, qui commence à se développer rapidement.
L’industrie tente alors un nouveau protocole d’accord en 2018. Mais cette fois-ci, Bruxelles estime que les engagements des fabricants sont insuffisants, notamment parce qu’ils laissent encore trop de liberté à Apple.
Mais que fait donc la Commission européenne alors ? On se retrouve dans une impasse ?
Et bien en 2020, le Parlement européen vote une résolution demandant à la Commission de légiférer pour imposer un chargeur universel. Les députés considèrent que l’industrie a eu suffisamment de temps pour s’autoréguler.
La Commission change alors complètement d’approche. En septembre 2021, elle présente une directive imposant l’USB-C comme port de charge unique pour toute une série d’appareils électroniques : smartphones, tablettes, casques audio, consoles portables, appareils photo numériques…
La commissaire européenne de l’époque, Margrethe Vestager, explique alors que l’Europe a laissé des années à l’industrie pour trouver une solution volontaire, mais que désormais il faut passer à une règle obligatoire.
Les fabricants de smartphones ont laissé faire ?
Beaucoup d’entreprises travaillaient déjà dans cette direction. Le principal opposant, c’était surtout Apple. À l’annonce de la directive, la marque affirme qu’imposer un chargeur universel risque “d’étouffer l’innovation”.
Ce qui faisait un peu sourire certains observateurs puisque l’entreprise utilisait exactement le même connecteur Lightning depuis 2012.
Toujours est-il que la directive est finalement adoptée fin 2022 par le Parlement européen et le Conseil de l’Union européenne. Et au Parlement, le texte fait quasiment l’unanimité : 602 voix pour, seulement 13 contre.
Et donc Apple finit par se conformer à la règle européenne ?
Exactement, et elle n’avait pas trop le choix ! Pour continuer à vendre ses appareils sur le marché européen, Apple finit par abandonner le Lightning. En septembre 2023, l’iPhone 15 sort avec un port USB-C, avant même l’entrée en vigueur officielle de la directive.
Depuis le 28 décembre 2024, tous les smartphones, tablettes, casques audio, liseuses, appareils photo ou consoles portables vendus neufs dans l’Union européenne doivent obligatoirement être équipés d’un port USB-C. Et depuis avril de cette année, cette obligation s’applique également aux ordinateurs portables.
La directive va même plus loin : elle harmonise aussi les systèmes de recharge rapide et permet d’acheter un appareil électronique sans chargeur dans la boîte afin d’éviter les achats inutiles.
Selon la Commission européenne, ces mesures devraient permettre d’économiser environ 250 millions d’euros par an aux consommateurs européens et d’éviter des milliers de tonnes de déchets électroniques chaque année.
Quinze ans de bataille donc entre l’UE et l’industrie pour parvenir à un chargeur universel.
Et ce qui est particulièrement intéressant, c’est que cette règle européenne a eu un impact mondial. Apple, plutôt que de produire des modèles différents selon les régions du monde, a finalement généralisé l’USB-C à l’ensemble de sa production.
Résultat : aujourd’hui, un consommateur américain, japonais ou australien qui achète un iPhone bénéficie lui aussi, sans forcément le savoir, d’une directive européenne.
Et cela montre aussi toute la puissance du marché unique européen. Avec près de 450 millions de consommateurs, l’Union européenne constitue le plus grand marché commercial intégré au monde. Un marché tellement important que même les géants mondiaux de la tech préfèrent adapter leurs produits aux règles européennes plutôt que fabriquer plusieurs versions différentes selon les continents. Une décision prise à Bruxelles a donc fini par transformer les smartphones utilisés partout sur la planète.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.