« Entendez-vous la Terre ? », c’est le nom que porte la chronique réalisée par Fanny Gelin, étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux, qui décode pour vous chaque jeudi l’actualité environnementale de l’Union européenne.
Bonjour Fanny !
Bonjour Laurent !
Alors Fanny, quels ont été les moments verts de la semaine ?
Cette semaine, la Terre nous embarque en mer à la découverte du fonctionnement des aires marines protégées, les AMP. À la suite de la Conférence des Nations unies sur l’océan qui s’est déroulée à Nice en 2025, l’accent a été mis sur l’accélération de l’action pour conserver et utiliser durablement l’océan. Et cela passe notamment par le renforcement du réseau d’aires marines protégées de chaque État côtier.
Quels espaces sont considérés comme des aires marines protégées ?
Une aire marine protégée est une zone dédiée à la protection et à la restauration des écosystèmes marins. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature, c’est un espace dans lequel les activités et infrastructures comme la pêche industrielle sont interdites. L’objectif : protéger des milieux particulièrement sensibles et les espèces qui y vivent, se reproduisent ou s’alimentent. Et les effets sont immédiats, en particulier dans les zones les plus fortement protégées.
Il me semble que c’est le cas de la réserve intégrale des îlots de Port-Cros en Méditerranée depuis 2007, c’est bien ça ?
Exactement Laurent. Cette réserve fait partie de l’ensemble plus vaste du parc national marin de Port-Cros, créé en 1963, qui est la plus ancienne AMP de France et d’Europe. Dans cette zone, il est interdit de jeter l’ancre, la pêche est limitée à quelques pêcheurs professionnels et de loisirs et encadrée précisément. En contrepartie de ces autorisations de pêche, ils ont l’obligation de déclarer leurs prises, ce qui permet la collecte de données scientifiques sur l’état des populations de poissons. Grâce à cette protection, la réserve devient un havre de paix pour les espèces marines et un important puits de carbone. Et cet « effet réserve » ne se limite pas à la zone protégée. Il faut dire que les poissons ne s’arrêtent pas à la frontière : le poids des captures en dehors de la réserve augmente et bénéficie directement aux pêcheurs.
Et donc, c’est grâce à ce type d’aire marine que l’Union européenne entend protéger 30% des mers d’ici à 2030 ?
Pas vraiment et c’est bien là le problème. Les objectifs prévus par la Stratégie européenne en faveur de la biodiversité et le traité international pour la protection de la haute mer et de la biodiversité marine (BBNJ) sont doubles : 30% d’aires marines protégées, dont 10% seulement sous protection stricte. Cette distinction nous montre qu’il existe deux types de protection du milieu marin : la réserve intégrale des îlots de Port-Cros entrerait plutôt dans la seconde catégorie. Mais c’est l’une des rares en France.
La différence entre ces deux régimes est-elle si notable ?
En réalité, les 641 AMP présents en France et en Outre-mer sont réparties en pas moins de 18 catégories différentes d’aires marines protégées. Alors même que les chercheurs n’en préconisent que quatre par souci d’efficacité et de clarté. D’autant qu’aucun de ces régimes ne répond aux critères internationaux de définition d’une AMP. Mais de manière générale, la protection classiquement accordée en France apparaît bien souvent trop faible. Plusieurs régimes autorisent en effet des méthodes de pêche que la Commission européenne prévoit d’interdire formellement dans l’ensemble des AMP européennes d’ici 2030. C’est le cas de la pratique du chalutage profond qui consiste à racler les fonds marins à l’aide de filets lestés. Ainsi, sur les 34% d’AMP dont se targue la France, seulement 3% relèvent d’un régime de protection stricte, dont seulement 0,1% de ses eaux métropolitaines.
Pourtant, la France a pris des engagements forts lors de la Conférence des Nations unies pour l’océan et a annoncé la création de zones de protection forte. La situation ne sera-t-elle pas amenée à s’améliorer ?
Évidemment, toute forme de protection est meilleure que l’inaction. Mais il faut faire preuve d’une grande vigilance avec les chiffres et les termes employés car il est très facile de faire miroiter des réussites qui n’ont sont pas. En 2022, un décret a été adopté pour traduire en droit français la notion de « protection stricte » issue du droit européen. Petit souci, la définition de la « protection forte » ainsi créée n’est pas la même que celle de l’UE qui n’autorise aucune perturbation significative et interdit purement et simplement certaines activités dans les AMP. Alors que la protection forte à la française reste floue et prévoit que « les pressions engendrées par les activités humaines susceptibles de compromettre la conservation des enjeux écologiques sont absentes, évitées, supprimées ou fortement limitées. » Ce manque de précision pourrait permettre à la France d’atteindre les objectifs européens avec une protection stricte au rabais. Protection simple, forte, stricte. Mais à quand la protection véritable ?
Merci beaucoup Fanny Gelin. Je rappelle que vous êtes étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux.
Un entretien réalisé par Laurent Pététin