« Entendez-vous la Terre ? », c’est le nom que porte la chronique réalisée par Fanny Gelin, étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux, qui décode pour vous chaque jeudi l’actualité environnementale de l’Union européenne.
Bonjour Fanny ! Alors, la semaine dernière, la Terre nous expliquait que la climatisation ne doit pas être considérée comme une solution miracle face aux vagues de chaleur. Que nous dit-elle cette semaine ?
Pour poursuivre la réflexion, la Terre nous invite cette semaine à réfléchir à notre capacité d’adaptation au dérèglement climatique sous un nouvel angle : celui de l’architecture et de l’urbanisme.
C’est-à-dire ? Est-ce que cela passe par la découverte de nouvelles techniques ou matériaux de construction ?
Il y a effectivement de nouvelles inventions qui peuvent être prometteuses. C’est par exemple le cas de couvertures de toit imperméables en mousse végétale qui ont un fort potentiel de réduction de la chaleur solaire. Mais en réalité, personne n’a réinventé la poudre avec ce genre de solutions : en réalité, il suffit souvent de s’inspirer de techniques et de matériaux utilisés par nos ancêtres, ou d’observer la façon dont d’autres pays s’adaptent depuis des siècles à des conditions de température extrême.
Pouvez-vous nous donner des exemples de certaines de ces stratégies d’adaptation ?
Des sols en marbre, des tapis en hiver, des murs en terre épais, des plafonds hauts avec des conduits d’aération. Des persiennes ou des moucharabiehs pour laisser passer un peu d’air tout en protégeant du soleil. En Ouzbékistan, des rivières souterraines passaient sous les maisons pour rafraîchir par le sol. Ce système fonctionne également pour réchauffer, tant que les températures ne sont pas trop extrêmes. Dans les pays nordiques, il était également courant d’habiter différentes pièces d’une maison en fonction des saisons pour bénéficier d’un maximum de chaleur : en été, l’étage et ses grandes fenêtres était préféré ; en hiver, les petites pièces bien tapissées et avec peu d’ouvertures offraient une chaleur réconfortante.
Mais alors, quels sont les critères pour construire un bâtiment adapté aux bouleversements de température que vivent et seront amenés à vivre les pays tempérés ?
Il y a quatre principes fondamentaux : tout d’abord, la convection, c’est-à-dire l’ensemble des principes de ventilation par l’air. C’est notamment l’exemple du badguir, un élément traditionnel de l’architecture persane qui ressemble à une grande cheminée percée de fentes verticales pour capter les vents et faire circuler l’air vers le bas afin de rafraîchir, tout en expulsant l’air chaud via des courants ascendants. Ensuite, la conduction, incarnée par le principe d’inertie thermique que l’on retrouve dans l’isolation ou le climat tempéré des habitats troglodytes. Il y a également l’évaporation : par exemple, la présence de patios ou de cours intérieures avec des fontaines et de la végétation, comme dans le Sud de l’Espagne ou dans les riads marocains : elle favorise l’évaporation et rafraîchit le reste de la maison. Enfin, il y a la radiation qui consiste à créer de l’ombre en été ou au contraire à maximiser l’ensoleillement en hiver. Les façades blanches des maisons grecques servent précisément à réfléchir les rayons du soleil et garder cette fraîcheur.
Effectivement, la créativité architecturale des hommes est impressionnante !
Mais ce n’est pas tout. Il est aussi intéressant de penser de manière plus globale à l’échelle d’une ville plutôt qu’uniquement à l’échelle d’un bâtiment. De ce point de vue, je trouve l’exemple de la ville de Nefta en Tunisie très parlant. Elle se trouve au milieu du désert dans une oasis. Ses rues ont donc été conçues de deux façons : au centre de la ville, près des palmeraies, les rues sont droites pour laisser plus facilement l’air frais circuler. Au contraire, les rues tournées vers le désert sont construites en chicane, ce qui permet d’éviter que les vents chauds ne rentrent dans la ville.
Le climatologue Didier Swingedouw estime que la ville de Bordeaux pourrait atteindre des températures proches de la ville de Grenade dans quelques années. Comment la France peut-elle s’adapter à des pics de température à 50°C ?
Biologiquement, ce sont des températures qui sont invivables si l’on ne dispose pas de moyens de se rafraîchir. D’où l’importance de réfléchir sérieusement à notre manière de construire. Le défi de pays tempérés comme la France, c’est qu’ils peuvent à la fois subir des hivers rigoureux et des étés caniculaires. Dans le cas de la France, le bâti a largement été conçu pour garder la chaleur en hiver. Or, ce n’est désormais plus en adéquation avec les canicules. D’autant qu’avec l’essor de la régulation thermique, de nombreux bâtiments ont été construits avec des visées purement esthétiques ou pratiques, en oubliant l’efficacité énergétique. C’est notamment le cas des bâtiments aux façades entièrement vitrées qui sont de véritables bouilloires thermiques.
J’imagine que les urbanistes se heurtent à un problème de taille : celui de l’inadéquation thermique d’un grand nombre de logements ou de bâtiments publics.
Tout à fait Laurent. Et plus largement, cette inadéquation des logements nous rappelle à quel point vivre en ville, ou en tout cas, vivre dans un environnement peu végétalisé n’est pas soutenable. Mais ça, la Terre nous en parlera la semaine prochaine.
Merci beaucoup Fanny Gelin. Je rappelle que vous êtes étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux.
Un entretien réalisé par Laurent Pététin.
Pour en savoir plus : « Habitat et climat, les bons conseils du passé », Le climat et les humains, France Culture : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-cours-de-l-histoire/habitat-et-climat-les-bons-conseils-du-passe-2351854