« Entendez-vous la Terre ? », c’est le nom que porte la chronique réalisée par Fanny Gelin, étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux, qui décode pour vous chaque jeudi l’actualité environnementale de l’Union européenne.
Alors Fanny, quels ont été les moments verts de cette rentrée ?
Qui dit mois de septembre, dit rentrée littéraire, qui signe l’arrivée d’un grand volume de nouveautés dans les librairies. De quoi enchanter les lecteurs. Mais auront-ils le temps, l’argent et l’envie de lire les 65 000 nouveautés approximativement mises sur le marché chaque année ?
Je n’imaginais pas que les nouveaux titres étaient si nombreux en France ! Cela explique néanmoins le poids de l’édition, qui représentait près de 2,9 milliards d’euros en 2025 selon le Syndicat national de l’édition. C’est bien ça Fanny ?
C’est exact Laurence, l’édition est un secteur économique influent en France. Mais face à toutes ces nouveautés, vous vous doutez bien que les libraires sont débordés : en moyenne, ils se voient proposer chaque semaine plus de 1200 ouvrages selon l’Association pour l’écologie du livre. Comment imaginer qu’un libraire puisse faire des choix éclairés dans ces conditions ? Forcément, cela aboutit à un phénomène de « best-sellerisation » où les auteurs reconnus sont plus souvent mis en valeur. Et cela se fait en dépit de voix émergentes, qui peinent à se faire leur place en rayon.
La façon dont vous le formulez laisse à penser que ce qui compte avant tout dans le monde de l’édition, ce sont les ventes et non pas le contenu réel des livres vendus…
Vous avez mis le doigt sur le cœur du problème Laurence. Selon Fanny Valembois, autrice de l’ouvrage Ceci n’est un livre vert, « la lecture n’a aucune valeur économique dans ce modèle ». Au contraire, cette autrice considère que l’économie du livre est une « économie de l’offre » : ce qui compte, c’est l’acquisition d’un objet, le livre. Imaginons que vous achetiez un livre sans le lire, juste histoire d’ajouter un élément de décoration dans votre bibliothèque, l’industrie du livre se portera tout aussi bien. C’est contre ce modèle productiviste que Fanny Valembois s’insurge. Elle montre à quel point il est à bout de souffle, en témoigne les difficultés rencontrées par le monde de l’édition ces dernières années.
Quelles sont ces difficultés ?
Auteurs payés à coup de lance-pierre, librairies complètement submergées par l’afflux de nouveautés, augmentation du temps passé devant les écrans au lieu des livres, développement du marché de l’occasion, ou encore essor de l’intelligence artificielle. Les défis ne manquent pas. J’aimerais toutefois m’attacher à un aspect central du monde de l’édition : ce sont ses limites écologiques.
En effet, publier un livre n’est pas sans conséquences pour l’environnement. Rien que le papier nécessaire à sa fabrication est issu de la coupe d’arbres.
Et ce n’est que la première étape du processus de production d’un livre. Une fois que la matière première tronçonnée, la déperdition est importante entre chaque étape. Une gâche de calage de 20 à 30% du volume de papier a lieu lors du calibrage de l’impression. Pareil pour l’étape de l’encrage : selon les polices utilisées, l’absence d’illustrations, le taux et la charge d’encrage, il est possible de réduire la quantité d’encre utilisée.
Et puis, il y a aussi un aspect essentiel lié au recyclage des livres.
Tout à fait ! Dans le jargon de l’édition, cela s’appelle le pilon sur retours, c’est-à-dire de tous les livres rendus par les libraires car non rentables ou en surnombre. Pour éviter qu’ils ne s’entassent trop longtemps dans les entrepôts des distributeurs, près de 25 000 tonnes de livres seraient détruites chaque année. Ils sont alors désintégrés en fibres et désencrés pour redevenir de la pâte réutilisable. Dans la majorité des cas cependant, cette pâte ne redeviendra jamais un livre mais sera plutôt utilisée pour faire des boîtes à pizza, des essuie-tout… Vous pouvez le constater, les paramètres d’action sont techniques mais efficaces d’un point de vue environnemental.
Mais alors, n’est-il pas possible d’expérimenter un fonctionnement nouveau ?
Le livre de Fanny Valembois en est la preuve concrète. Tout au long de la conception de son ouvrage, elle a réduit son empreinte carbone : papier provenant de forêts gérées durablement, éco-encrage, amélioration de la recyclabilité, minimisation du transport, réduction du nombre d’exemplaires imprimés, système de consigne et garantie d’un partage équitable des revenus. Bien évidemment, malgré tous les efforts, la production d’un livre ne pourra jamais être qualifiée de verte mais cela montre qu’il est possible de faire différemment pour faire bouger les lignes dans le monde de l’édition. Et à notre échelle, n’oublions pas que les livres d’occasion, les prêts en bibliothèque ou le partage sont autant d’opportunités d’accéder à la lecture sans acheter du neuf.
Merci beaucoup Fanny Gelin. Je rappelle que vous êtes étudiante en master Affaires Européennes à Sciences Po Bordeaux.
Un entretien réalisé par Laurence Aubron.