Les histoires d'Europe de Quentin Dickinson

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Cette semaine, Quentin Dickinson, vous évoquez un très grave faits- divers dont les conséquences secouent le Royaume-Uni…

Voici les faits, tels que reconstitués par l’enquête : ce jour- là, deux hommes jeunes, qui ne se connaissaient pas, se rencontrent par hasard et en fin de soirée sur un trottoir de la ville anglaise de SOUTHAMPTON.

Le premier s’appelle Henry NOWAK ; âgé de 18 ans, il est étudiant à l’université de la ville, en première année de sciences économiques appliquées à la finance. Sportif, passionné de football, il est membre actif des deux équipes de l’université.

Le second se nomme Vickrum DIGWA. Il a 23 ans ; sans emploi ni diplôme, il vit chez ses parents, des Sikhs venus de l’Inde plusieurs générations auparavant. Colérique, irrationnel, obsédé par les armes, il est banni par la communauté sikhe, traditionnellement attachée à la tolérance, à la fraternité et à l’introspection.

Mais que s’est-il donc passé ?...

Henry NOWAK se serait adressé à DIGWA pour s’étonner que celui-ci se promène sur la voie publique avec un long poignard persan à la ceinture, ce que la loi interdit. L’étudiant le filme à l’aide de son téléphone, que l’autre tente de lui arracher ; n’y parvenant pas, il sort l’arme de son fourreau, et poignarde à de multiples reprises au thorax le malheureux NOWAK.

Perdant son sang, il tente de fuir, mais s’effondre en cherchant à escalader une clôture.

Que fait alors son agresseur ?...

Il téléphone à son frère pour lui dire qu’il a été victime d’une attaque raciste, qu’il a été assailli et qu’il a dû se défendre. Après avoir signalé à la police les faits tels que racontés par DIGWA, le frère accourt, accompagné de leur mère. Celle-ci s’empare du poignard ; on le retrouvera par la suite caché dans sa cuisine.

Et que fait la police ?...

Elle écoute la version que lui sert DIGWA et sa famille, et y croit au point que les policiers s’acharnent à passer les menottes à NOWAK, qui vit ses dernières minutes. Il aura encore eu la force de dire qu’il avait été poignardé, et, en dépit de l’abondance de sang répandu, de s’entendre rétorquer par l’un des policiers : « Ah ouais – à d’autres, mec ! ». Arrivés peu après, les secouristes ne pourront que constater son décès.

Mais c’est consternant – l’enquête judiciaire aura rétabli la réalité des faits, tout-de-même ?...

En effet. Et un jury de Cour d’assises vient de condamner DIGWA à la prison à vie, condamnation assortie d’une peine de sûreté de vingt-et-un ans.

Compte tenu de l’indignation générale qu’a soulevé cette tragique affaire, le Ministre de la Justice envisage d’ailleurs actuellement d’introduire une procédure dite en clémence injustifiable, afin d’alourdir la peine.

De son côté, l’enquête de la police des polices se poursuit, afin d’établir avec précision les raisons des défaillances manifestes de la patrouille envoyée sur place.

Voilà pour les faits. Mais ce n’est pas là que je veux en venir.

Que voulez-vous nous dire, alors ?...

Au cœur de cette lamentable affaire, il y a l’attitude des quatre policiers présents sur les lieux du drame : d’abord, ils n’ont pas été informés par leur centrale de l’alerte lancée par un témoin, qui signalait une grave agression au couteau ; mais, surtout, très clairement, dans leur esprit, lors d’un affrontement interracial, les immigrés avaient forcément raison – au point, contre toute évidence et au mépris de toute logique, de prendre l’agresseur pour la victime et de passer les menottes à un moribond.

C’est là le fruit de plus de deux décennies de formation dispensée aux policiers britanniques en début de carrière, à qui il était jusque-là souvent reproché – et à juste titre – un comportement culturellement raciste ; mais, au fil du temps, l’antidote a fini par aboutir à l’effet inverse, d’où le cas que nous venons de disséquer.

Quelles ont été les suites de ces révélations ?...

La diffusion de la vidéo – insoutenable – de l’agonie de Henry NOWAK, tournée par l’un des policiers, a provoqué de nombreuses manifestations de soutien ou de protestation à SOUTHAMPTON et ailleurs au Royaume- Uni ; en souvenir de leur étudiant, l’Université de Southampton a organisé une rencontre amicale entre ses deux équipes de football ; sur les réseaux sociaux, la haine anti-immigrée s’est déversée ; dans la rue, les attaques contre des Sikhes, facilement reconnaissable à leur turban, se sont multipliées ; le Premier ministre, Sir Keir STARMER, s’est dit écœuré ; et la récupération politique par l’extrême- droite en aura été proprement éhontée. Avant-hier, d’autres prisonniers ont aspergé DIGWA d’un mélange d’eau bouillante et de sucre, provoquant de graves brûlures à la tête.

Et, Outre-Manche, on se souvient d’une autre affaire, où, pendant des années, la police avait délibérément étouffé un trafic pédopornographique, au motif que les victimes, comme leurs tourmenteurs, étaient tous d’origine pakistanaise, et qu’il aurait été mal vu de les stigmatiser publiquement.

Seule la dignité du père de Henry NOWAK aura été exemplaire ; dans une courte déclaration, il disait que [sa] famille ne souhaitait pas que la mort de [son] fils serve à engendrer davantage de division, de haine, et de tension.

Pourquoi nous avoir raconté cette affaire, Quentin Dickinson ?...

Simplement, parce que l’on aurait tort de croire que tout cela ne serait que l’effet des suites mal digérées de la décolonisation britannique, et donc limitées au Royaume-Uni.

À des degrés différents, ce sont tous les pays européens qui tâtonnent malhabilement dans la gestion des minorités ethniques, religieuses, ou étrangères, et de leur descendance. Car, au-delà des errements d’une police peinant à appliquer des consignes contradictoires, le laxisme d’une justice, qui justifie l’évaluation atténuante d’un délit ou d’un crime au seul motif de l’origine ou de la culture du mis en cause, contribue précisément à attiser l’inintégration qu’elle prétend combattre.

Allons, disons-le : la même loi pour tous (et le mieux est l’ennemi du bien).

Un entretien réalisé par Laurent Pététin.

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